L’année 2016 marquait les 20 ans du second album de Nas : It Was Written. Cet opus qui souffre de la comparaison face à Illmatic est pourtant un classique incontestable, qui a montré un nouveau visage du désormais célèbre poète de la rue.

Comment donner suite à un grand classique instantané sacralisé par la critique, Illmatic ? C’est cette équation très difficile que Nas a dû résoudre pour le 2 Juillet de l’an 1996, date qui coïncidait avec la sortie de Stake is High des De La Soul. Pour ce faire, le rappeur du Queens s’est entouré du très ambitieux manager Steve Stoute et d’une équipe de tueurs qui garantissaient de passer à la radio tout en restant street, Poke & Tone alias The Trackmasters. Ainsi fut It Was Written, ainsi Nas devint Nas Escobar, en gardant les projects du Queens en toile de fond.

La carrière de Nasir Jones, alors âgé de 22 ans, prit effectivement une autre tournure avec ce second album en mettant les deux pieds dans le mafioso rap qui commençait à devenir la tendance sur la côte East (avec Raekwon, Lil Kim et puis peu après Jay-Z avec Reasonable Doubt) pour contrer le gangsta-rap westcoast. Ces lignes en référence à Scarface sur son standard « New York State of Mind » allaient comme se matérialiser avec ce lifestyle en mode cigare en bouche à l’arrière d’une Lexus qu’il va décrire dans ses textes et plus concrètement dans ses clips, notamment sur le premier single « If I Ruled The World (Imagine That) ».

Nas Escobar refait le monde, derrière lui, Lauryn Hill, la membre des Fugees qui éclatait au grand jour cette même année avec le succès international de The Score. Le hit assuré, grâce aussi à ce refrain repris du morceau du même-nom de l’ancêtre du rap Kurtis Blow (qui reprenait « Walk Right Up to the Sun » des Delfonics) et les claviers très old school issus de « Friends » de Whodini.

Le caractère mafieux de It Was Written est clairement signifié avec « The Message », que ce soit dans les lyrics (parmi les meilleurs raps qu’il ait pu écrire) et cette mandoline qui s’ajoute au sample mélancolique de guitare tiré de la chanson de Sting « Shape of the Mind » (voilà un parfait exemple d’un détournement d’un sample autre que de la Soul ou du Jazz). Sans compter ce refrain qui reprend sa phrase culte « I never sleep, ‘cause sleep is the cousin of death ». Avec les Trackmasters commençait cette mode du « gros sample à-tout-va » avec l’ère de platine qui succédait à l’âge d’or. Bref, le rap devenait mainstream.

Comme pour « If I Ruled The World », « Street Dreams », le second single de It Was Written, utilisait un sample assez facile (« Never Gonna Stop » de Linda Clifford), un refrain calqué sur le cultissime « Sweet Dreams » du groupe europop Euryhtmics. Ce schéma de sampler un morceau soul ou funk et s’inspirer d’un autre standard pour le refrain sera repris l’année d’après par Puff Daddy sur No Way Out. « Street Dreams » sera aussi un motif de litige avec un 2Pac surchauffé puisque Poke & Tone ont utilisé un sample identique à « All Eyez On Me » du rappeur de Death Row, paru six mois avant… Plagiat ? Pas forcément. Intentionnel ? Pas de réponse, mais en pleine guerre East/West, c’était mettre de l’huile sur le feu…

Et pourtant, au milieu des balles tirées entre Death Row et le camp Bad Boy et d’autres rappeurs new-yorkais comme Jay-Z et les deux Mobb Deep, des mains étaient tendues les uns vers les autres pour collaborer « côte à côte ». Après tout, 2Pac avait bien convié Method Man et Redman sur « I Got My Mind Made Up ». Ici, c’est carrément la légende vivante Dr Dre, qui venait de déserter le couloir de la mort qu’il avait co-fondé pour créer son bastion Aftermath Records, qui s’est allié à Nas pour offrir la tuerie « Nas is Coming ». Esco devient dès lors le premier rappeur New-Yorkais à figurer sur une prod de Dre.

La piste suivante est un autre morceau que nous connaissons fort bien, « Affirmative Action » du super-groupe The Firm qui n’était encore un trio formé avec AZ et la rappeuse Foxy Brown. Additionné de Nature (suppléant à Cormega qui était en prison), le groupe sera la seconde production chez Aftermath après une compilation qui n’a pas récolté les suffrages (le pas fameux Dr Dre presents the Aftermath). Hélas, l’album éponyme paru en 97 sera un insuccès critique comme commercial (qui sera certifié or tout de même… au Canada). Une anecdote pour finir sur The Firm : le jeune 50 Cent était pressenti pour rejoindre la team, ce dernier étant signé à l’époque sur le label des Trackmasters. Pour en revenir à « Affirmative Action », nous en avions connu en France le célèbre remix avec les NTM avec ce clip tourné dans des conditions plutôt froides (Joeystarr et Kool Shen n’ont pas du tout apprécié l’accueil hautain de leur hôte sur le tournage).

« Watch Them Niggas », qui a permis d’introniser Foxy Brown (Tone atteste que Jay-Z n’était pas derrière elle pour écrire son texte), est une track bien légère à côté de la bombe « I Gave You Power » signée DJ Premier, où Nas avec sa créativité qu’on lui connaît rentre dans la « peau » d’une arme à feu sur un sample dramatique à base de violons et piano. Dans un style moins dur également, « Black Girl Lost » (en référence au roman de l’écrivain David Goines) révèle une facette plus douce de Nas, avec en filigrane des allusions à son ex Carmen.

It Was Written a été l’occasion de co-signer avec les Mobb Deep le son ‘made in Queensbridge’ avec des morceaux meurtriers comme « The Setup » et « Live Nigga Rap ». L.E.S. également est un garant de cette atmosphère, dans un genre plus ou moins détendu (« Suspects »). Un autre titre assassin, « Take It In Blood » (oulala cette basse qui vibre vers les graves). Là encore une anecdote incroyable à propos de ce morceau, en particulier de Stretch qui a produit ce morceau avec son crew du Live Squad. 2Pac avait la mort contre lui, alors qu’il lui avait produit des titres phares comme « So Many Tears ». Stretch sera tué en Décembre 95 après avoir raccompagné Nas chez lui. Tendu comme situation.

Illmatic avait vendu plus de 500 000 copies dans les années 90 (certification or) avant de finir platine en 2001. It Was Written sera le best-seller de Nas en explosant le compteur en affichant plus de 3,6 millions d’exemplaires. Longtemps ce second album a souffert de la comparaison avec son illustrissime prédécesseur mais il méritera son statut de classique indéfectible. L’écriture de Nas à la fois riche, complexe et si facile d’accès ainsi que l’atmosphère mafioso mise en scène par les Trackmasters auront eu raison des critiques de manière rétrospective, celles qui le taxaient de vendu ou de bling-bling par la suite, préférant réserver le trône de King of New-York à Notorious BIG, jusqu’à son assassinat l’année suivante.

Article écrit par Sagihiphop