De la même façon que Shining de Kubrick a définitivement rendu les longs couloirs d’hôtel angoissants, les clips de Kourtrajmé ont déterminé durablement l’esthétique des clips de rap français à la fin des années 90 et début 2000.

Fondé en 1994, le collectif mythique compte plus d’une dizaine de réalisateurs – Romain Gavras, Kim Chapiron, Toumani Sangaré, Mouloud Achour, et bien d’autres. À quinze ans, ils s’arment de leur caméra familiale et rédigent en ces termes le manifeste qui déterminera l’atmosphère du rap français des années 2000 :

« Je jure de ne pas écrire un scénario digne de ce nom. » « Je jure de ne pas justifier la gratuité de mes scènes gratuites – violence, sexe, drogue, animaux. » Et surtout : « Je jure de ne pas donner un sens à mes films, mais de faire des films pour les sens. »

Retour sur leur parcours en 5 réalisations-clés.

Mafia K’1 Fry – Pour ceux (2003)

Parce que c’est LE clip du Kourtrajmé, celui qui a fixé l’identité visuelle du clip de rap français racailleux. À la différence des clips américains de l’époque, pas de grosses voitures qui rebondissent sur leurs suspension au rythme des culs parfaits de mannequins blacks aux jambes interminables.

Le Kourtrajmé préfère les gros plans sur les dents dégueulasses des loubards qui hochent la tête, les gosses qui font des roues en T-max et les tours de Vitry. Et mention spéciale pour l’image de la mama black qui porte un sac Louis Vuitton en équilibre sur son crâne, et OGB qui débite son couplet en servant des grecs.

La patte fisheye déforme légèrement les visages des MCs, saisis avec une grande attention, comme des portraits. L’énergie est une énergie de meute : celle des bandes de gosses, des gars qui bougent en rythme et des chiens qu’on lâche sur les innocents. C’est l’esthétique qui a inspiré les clips de rap qui ont marqué les années 2000, que le parti pris soit carrément violent, comme pour 93 Hardcore de Tandem, ou plus apaisé et convivial, comme pour Tonton du Bled de 113.

Et toujours aujourd’hui, on retrouve la trace de cette énergie dans des clips plus récents. MHD et ses potes qui font le mouv’ sur de l’Afrotrap’, Nekfeu et son S-Crew qui cruisent en décapotable dans « Démarre » – autant de rappeurs qui forgent leur image d’artiste dans la lignée du Kourtrajmé.

La Caution – Thé à la menthe (2005)

Parce que Thé à la menthe n’est pas seulement un excellent clip sur l’immigration et le métissage culturel, c’est aussi le clip qui montre que Koutrajmé, avant tout, est une histoire d’amitié. L’esprit de meute se trouve aussi derrière la caméra.
Ainsi, Mohamed Mazouz, l’un des deux frères à l’origine de la Caution était membre du collectif et participait à la réalisation des clips. On retrouve d’ailleurs les frères Mazouz dans le clip Batards de Barbares, sous le nom de « Sheitan », dans une illustration éprouvante et sublime du rap ultraviolent.

Dans Thé à la menthe, en plus de Ramzy Bédia, on retrouve l’incontournable parrain du collectif : Vincent Cassel. Depuis la Barbichette jusqu’à la Haine, Vincent Cassel a apporté au jeune collectif un soutien artistique et publicitaire de taille. C’est notamment grâce à son influence que le titre Thé à la menthe sera intégré à la bande- originale du film Ocean Twelve.

Kourtrajmé, c’est donc bien une « affaire de potes », comme le dit Oxmo Puccino sur un autre clip du collectif.

Rockin’Squat – France à Fric (2007)

Parce que ce clip de Mathias Cassel montre la virtuosité du jeune collectif à capter une ambiance. Dans France à Fric, le réalisateur Toumani Sangaré prend les rênes

pour filmer son Mali natal. Si les paroles du morceau sont très engagées, Kourtrajmé reste fidèle à ses principes et n’impose si scénarisation ni message moralisateur. L’Afrique que nous montre Sangaré est une Afrique qui lui appartient et qu’il aime. La caméra n’est jamais intrusive. Elle porte sur les figurants un œil familier, et pour cause : il s’agit pour la plupart des cousins du réalisateur, filmés dans leur propre village.

C’est un des secrets de l’émotion des clips du Koutrajmé : filmer dans leur quartier ou leur bled, avec l’énergie de la bienveillance et de la familiarité.

Masta – Nouvel R (2008)

Parce que même si le Kourtrajmé s’est promis de ne jamais écrire de « scénario digne de ce nom », certains clips comme Masta amènent néanmoins une réflexion. Ici, le sujet est l’intégrisme religieux et les violences qui en découlent.
On peut y voir un gang musulman, un gang chrétien et un gang juif se massacrer, et ces voyous déguisés en religieux ont l’aspect caricatural, presque fantastique que le collectif aime mêler à l’ambiance urbaine de ses clips. C’est cet aspect qui explose avec le passage à la bande dessinée, qui vient prendre le relai pour illustrer les moments les plus violents.

Le message reste secondaire : l’accent est mis sur l’aspect sensoriel plutôt que sur le déroulé d’un récit quelconque. L’image prend souvent le dessus sur les textes de Nouvel R, jusqu’à faire oublier au spectateur que les rappeurs mêlés aux extrémistes scandent le droit à la laïcité pendant qu’ils tabassent gratuitement des travestis et des prostituées. .

Et la force et l’horreur des images s’avèrent, dix ans plus tard, d’une triste actualité.

1995 – Bienvenüe (2012)

Parce que le clip du jeune crew parisien nous rappelle tristement que Kourtrajmé, c’est fini. Si les réalisateurs phares du groupe continuent à « remuer la caméra dans la plaie » avec leurs projets solos, l’énergie du collectif appartient bel et bien au passé. Dans le clip de Bienvenüe, on voit les 6 MCs d’1995 s’agiter déguisés en super-héros devant la caméra. Le clip rappelle directement l’une des premières réalisations de Koutrajmé, le très bon Changer le Monde de Rocé, tourné en 2001, et la comparaison rend nostalgique. Dans Bienvenüe, le grain sépia style photo Kodak a laissé la place à une image nette et plus froide, les visages sont filmés avec moins de familiarité. Si l’alchimie ne prend pas, ce n’est ni la faute du crew de Nekfeu, ni de celui de Kim Shapiro, mais bien celle des circonstances.

L’énergie du Kourtrajmé était celle d’une époque particulières, où des gamins filmaient d’autres gamins avec des budgets minuscules et des bouts de ficelle, en complète indépendance.
Le clip d’1995 s’est fait sous la direction d’un gros label, avec tous les avantages et les inconvénients que cela implique. Ce n’est plus une affaire de potes, mais une affaire tout court, et ça se sent.