2015 fût une année particulièrement incroyable de par sa qualité et son nombre de projets. Fini les singles, fini les albums formatés pour la radio et le grand public. Porté par des injustices et manifestations sociales en 2014, une grande partie des artistes a décidé de délaisser le côté mainstream pour créer des œuvres créatives qui dureront dans le temps et qui inspireront les autres. Pour exemple, Rihanna a décidé de prendre plusieurs années pour créer son Anti, car elle ne voulait plus faire comme ses précédents opus qui, selon elle n’ont pas bien vieillit. Nous sommes actuellement dans une dynamique très plaisante, où la nouvelle génération, en créant des nouvelles tendances, oblige les « anciens » à se réinventer.
En attends les futurs projets de 2016, voici notre classement non exhaustif des meilleurs albums rap de l’année 2015. 

Kendrick Lamar – To Pimp a Butterfly

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On se demandait comment Kendrick Lamar pourrait faire mieux que Good Kid, M.A.A.D City. On se disait qu’il ferait le choix de toucher un public plus large dû fait de sa notoriété croissante, avec des sons formatés pour les radios. Il n’en n’est rien. Kendrick nous a tous pris court. Le premier single « i » sorti en septembre 2014 annonçait la couleur. Sur un sample des Isley Brothers et sur fond de Funk, le rappeur délivre un message: Blood ou Crips il faut s’aimer pour mieux avancer dans le ghetto. Le deuxième single dévoilé en février 2015 se veut beaucoup plus sombre. Les deux premiers couplets sont portés sur le racisme des blancs envers les noirs, le troisième couplet est plus surprenant et parle de l’auto-déstruction de la communauté. Les dernières lyrics sont frappantes : « Alors pourquoi je pleure quand Trayvon Martin meurt dans la rue, alors que les gangs m’ont fait tuer un mec plus noir que moi, hypocrite! ». Kendrick soulève l’hypocrisie des noirs qui se soulèvent quand Trayvon Martin se fait froidement tuer par un blanc, alors que eux même commettent des actes de violence. Risqué.
To Pimp a Butterfly est un projet expérimental qui puise dans les origines de la musique noire en incluant du Jazz, de la Funk et de la Soul mais aussi des éléments bien reconnaissables du rap de la West Coast. L’album nous emmène dans une célébration de la musique, de la culture noire et du storytelling.
Au début, nous suivons Kendrick dans ses fantasmes de la gloire, des femmes et de l’argent. Vient ensuite « U »dans laquelle il réalise que ces mêmes choses dont il fantasmait l’ont plongé dans une dépression au point de penser au suicide. Il essaie par la suite de trouver Dieu dans « Alright » afin de trouver la force. Juste après ce son, une nouvelle interlude « For Sale » qui se juxtapose avec la première « For Free », nous expose une nouvelle fois Kendrick dans sa lutte contre Lucifer (la gloire)… jusqu’à ce qu’il rentre chez lui. Pour se guérir, Kendrick retourne alors à Compton dans « Momma » et surtout « Hood Politics », chanson où il se rend compte que les chenilles (les gangs) continuent de tout consumer dans le cocon (le ghetto). L’argent et les violences sont abordés dans les trois sons suivant. Il tente d’unir ses compatriotes dans « Complexion » et de les faire réagir dans « Blacker The Berry ». Dans « I » et « You ain’t gotta Lie » il explique que les chenilles (habitants de Compton) n’ont pas besoin de vivre au milieu de la drogue et de la violence. Kendrick devient alors un papillon, et dans « Mortal Man », l’ultime chanson, il inspire à un futur meilleur, et comme Mandela, Marthin Luther King ou Malcolm X, il invite ses fans à se joindre à lui. L’album de Kendrick est une manifestation de son vécu et de son expérience, le rappeur se veut au sommet de son art dans une richesse musicale rarement vue.

Lupe Fiasco – Tetsuo & Youth

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Sorti le 20 janvier, Tetsuo & Youth est le cinquième album de Lupe Fiasco.
Promis à un avenir brillant grâce à ses deux premiers albums Lupe Fiasco’s Food & Liquor sorti en 2006 et Lupe Fiasco’s The Cool dévoilé en 2007, le rappeur s’est ensuite perdu dans la facilité et le commercial. Lasers et Food & Liquor : The Great American Rap Album Pt.1 sortis respectivement en 2011 et 2012 ont reçu a accueil très mitigé par la critique mais surtout, une grande majorité des fans de la première heure de Lupe lui ont tourné le dos. La faute à un changement de direction artistique qui a fortement déplu. Le 10 février 2013 il annonce la sortie de son prochain opus, Tetsuo & Youth. Après quelques sons dévoilés ici et là, la sortie se fait attendre, et plus personne n’espère grand chose de l’artiste. D’autant plus que Lupe Fiasco entre en conflit avec son label, de quoi ne rien arranger. Il accuse Atlantic Records de lui saboter ses projets, primant le côté commercial à la qualité. L’album sort non sans difficulté en début d’année 2015, et là, c’est la surprise.
On découvre un Lupe complètement libéré, qui laisse libre cours à son imagination et n’hésite pas à poser plus de 8 minutes sur « Mural ». Une performance technique qui ne laissera pas indifférent. L’album se veut conceptuel et ambitieux, il est en effet divisé en quatre saisons : L’été, l’automne, l’hiver et le printemps. On retrouve des sonorités très variées et atypiques. C’est bien un album de rap qu’on écoute ? Oui. « Prisoner 1 & 2 » nous emmène dans le milieu carcéral américain, où le point de vue du détenu et du prisonnier sont explorés, tandis que « Dots and Lines » vous ferra trémousser par son ton jovial et une intro un peu inattendue. L’album n’est pas irréprochable, mais c’est une très bonne surprise et cela fait plaisir de retrouver un Lupe Fiasco totalement libéré.

Yelawolf – Love Story

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Signé sous le label d’Eminem en 2011, beaucoup d’espoirs étaient placés en lui après son excellente mixtape Trunk Muzik, qui lui permit de se faire remarquer dans le monde du rap. En 2012, le rappeur de L’Alabama sort son premier album studio, Radioactive. Album pas tout à fait raté, mais quand même décevant. Le style qui lui était si reconnaissable auparavant a disparu, et l’opus est plus formaté pour les charts. Yelawolf se plaindra par la suite du label Interscope, qui selon lui, lui imposa les choix artistiques. Non content de son propre résultat, le rappeur décide de rentrer chez lui en Alabama, tout en restant actif et sort des mixtapes prometteuses, tout en ayant dans le coin de sa tête son deuxième album studio. Et c’est en enregistrant « Tennessee Love » présent sur la mixtape Trunk Muzik Returns qu’il eut le déclic. C’est à ça que son deuxième opus devra ressembler, et cette fois il veut avoir une totale liberté. Eminem lui accorde. Les enregistrements commencent donc en 2013, et un premier single sort en 2014. « Box Chevy V » donne le ton. Dans la continuité des autres Box Chevy, cette fois la chanson se veut moins rap, et est accompagnée d’une guitare sèche. Tout d’abord annoncé pour 2014, l’album sera repoussé en 2015, et le deuxième single sera d’un tout autre registre. « Till It’s Gone » est une véritable surprise, un mélange de rap/country ou l’artiste chante de manière remarquable. Troisième single « Whiskey in a Bottle » témoigne également d’un changement radical, le son est plus rock et le rap a quasiment disparu, tendance qui se confirmera dans l’album entier. Cet opus peut être comparé à To Pimp a Butterfly dans la façon d’explorer la musique d’antan. De la même manière que Kendrick a exploité des éléments Jazz et Funk, Yelawolf s’est inspiré du Rock et la Country. Son cœur balançant entre le rap du sud de Outkast et UGK et le rock de Johnny Cash, Yelawolf a créé un album tout à fait unique et prouve qu’il est prêt à être un loup solitaire dans le chemin du rap.

The Game – The Documentary 2 & 2.5

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The Game s’est lancé un défi de taille en 2015, donner une suite au classique The Documentary en 2005. Et le rappeur a décidé de décomposer l’album en deux parties. The Documentary 2 et The Documentary 2.5. Alors que s’est-il passé entre 2005 et 2015 ? Et bien cinq albums se sont succédés entre 2006 et 2012 sans jamais avoir le succès de son premier opus. Mais pour les 10 ans, The Game a vu les choses en grand, et a voulu prendre le risque de donner suite à sa pièce maîtresse. Pari réussi. The Documentary 2 sorti le 9 octobre se veut plus « rap pur » que le 2.5, dont on parlera dans quelques lignes. L’album commence par une intro avant d’enchaîner sur « On Me » avec Kendrick Lamar pour invité. Game kick de manière remarquable, le ton est donné. La nouvelle école est ensuite mise en avant avec Dej Loaf et Sha Sha avant d’enchaîner sur le quatrième son, un feat avec la crème de la West Coast, Ice Cube et Dr Dre. Globalement le disque est très réussi et propose un rap de qualité, mettant en scène les anciens comme les nouveaux. Et que dire de la chanson éponyme « The Documentary 2 » produit par les deux plus grands producteurs de l’histoire du rap, DJ Premier et Dr Dre… véritable boucherie, un des sons de l’année.

Quant à The Documentary 2.5, et bien c’est un véritable hymne au rap West Coast. On y retrouve un Game un peu nostalgique, mélancolique, rendant hommage aux glorieuses années du Gangsta Rap. Un album très West Coast tant dans ses sonorités que dans ses invités: Andersoon .Paak, Schoolboy Q, Jay Rock… Nas et Lil Wayne font partie des exceptions. Des sonorités très typiques orchestrés par DJ Quik, Battlecat, Travis Barker et DJ Mustard. A noter le très bon son « Quik’s Groove » à écouter de toute urgence l’été sous le soleil. Pour résumer, si vous êtes un amoureux de la West Coast, ce disque est fait pour vous. On peut déclarer sans trop se tromper que The Game a réussi son coup, en offrant un double album très abouti et riche, qui se veut digne héritier de The Documentary. 

Donnie Trumpet & The Social Experiment – Surf

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Acclamé par sa mixtape Acip Rap en 2013, Chance The Rapper était attendu de tout le monde. Et c’est avec son groupe que le rappeur a décidé de revenir, en sortant Surf, un projet totalement gratuit en téléchargement libre sur iTunes. Ce projet très dynamique propose plusieurs styles de quoi ne jamais s’ennuyer. On voyage dans la funk, le rap et la soul, porté par des trompettistes de talent. En invité on retrouve J Cole, Big Sean, Erykah Badu, Bj the Chicago Kid et B.o.B entre autres. Cet album n’a pas la forme traditionnelle de ce qu’on peut attendre d’un projet rap, mais c’est très plaisant de voir que le groupe ne suit pas les mêmes voies que les autres et crée de la musique pour eux avant tout. Et puis de toute façon en 2015, la véritable tendance était de ne pas être dans la tendance…

Oddisee – The Good Fight

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Tout droit sorti de Mello Music Group, l’un des meilleurs labels de rap indépendant, Oddisee enchaîne durant ces dernières années avec de nombreux projets toujours convaincants. Sortant dans un premier temps des albums instrumentaux, le producteur de Washington a prouvé en 2012 qu’il savait aussi rapper en sortant People Hear What They See. Ce fils d’un père Soudanais et d’une mère Afro-américaine confirme cette année avec The Good Fight. Pas du tout attiré par le bling bling, Amir Mohamed el Khalifa de son vrai nom préfère se cantonner à des influences Jazz et Funk, le tout mélangé à des samples bien choisis et des instruments live. Le projet est particulièrement abouti et cohérent. Oddisee montre qu’il est dorénavant à maturité et au sommet de son art.

Jay Prince – BeFor Our Time

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Pas encore connu, ce jeune anglais rappeur/producteur de 22 ans risque de faire parler de lui dans le futur. Jay Prince est inspiré par le Hip Hop des années 90, mais propose un style unique et relativement nouveau. Et c’est dans l’indifférence quasi totale que ce jeune MC a sorti l’un des meilleurs projets de l’année. Il faut dire qu’il est totalement indépendant et se veut très discret, en témoigne une de ses déclarations : « Je n’arrive toujours pas à croire que des gens me suivent. Je veux dire, je suis juste un mec normal, qui fait des trucs normaux. Je fais juste de la musique durant mon temps libre. » Son rap se veut pourtant novateur au même titre qu’un Kendrick Lamar ou un Chance The Rapper.

BeFor Our Time peut être écouté ci-dessous:

Joey Bada$$ – B4.DA.$$

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« Le Rap c’était mieux avant », Joey Bada$$ est typiquement le genre de mec à penser ça. Bordé par le rap des 90’s, ce jeune rappeur de 21 ans n’a qu’une obsession: rendre hommage aux pionniers du genre. Et il s’affaire à cette tâche depuis sa première mixtape en 2012, tout simplement intitulé 1999. De grands espoirs ont été placé en lui, et cet album en a certes déçu certains, mais a dans une bonne majorité plu. Pour B4.DA.$$, son premier album studio, le rappeur s’est plutôt bien entouré: Kirk Knight, Statik Seletah, Chuck Strangers et Freddie Joachim se partagent 11 des 17 titres, auquel viennent s’ajouter des références comme DJ Premier (avec l’excellent « Paper Trail$ ») et le défunt J Dilla. Un esprit Old School survole cet album du début à la fin. On sent dans ce projet toutes les influences des patrons de la côte Est, tel que Nas, The Notorious BIG, Big L ou le Wu-Tang.

Mentions honorables

Joell Ortiz & Illmind – Human
Freddie Gibbs – Shadow of a Doubt
Dr Dre – Compton
Action Bronson – Mr Wonderful
Wale – The Album about Nothing
Drake – If You’re Reading This It’s Too Late

Bien sûr cette liste n’est qu’un exemple et elle ne concerne que nous. Il y avait tant de bons projets cette année qu’il était difficile d’en faire un simple classement. Nous avons eu droit à tous les styles de rap qui puissent exister, de Kendrick et Oddisee avec un rap/jazz/funk à Yelawolf avec son rap/rock en passant par le phénomène Young Thug et sa trap, il y en avait pour tous les goûts. Tous les coins des USA ont également eux leurs ambassadeurs, de quoi ne pas faire de jaloux. Maintenant, place à 2016!