Dans le rap, le critère du Storytelling est omniprésent. Popularisé par Slick Rick, le Storytelling consiste à raconter des histoires au milieu de rimes riches et travaillées. Si Slick en est donc le parrain, Nas a su étudier son idole pour réinventer et complexifier le genre. Déjà enfant, Nasir s’inventait des histoires en utilisant l’univers des bandes dessinées. Après avoir commencé sa carrière de rappeur, Nas a raconté de nombreuses histoires: de rues, de gang, de femmes, d’amour… De nombreux thèmes abordés de manière remarquable qui font de l’artiste un véritable conteur des temps modernes. Retour sur 10 chansons qui prouvent que Nas est le plus grand Storyteller du Hip-Hop.

10. Pussy Kills

Dans cette chanson, Nas aborde le sujet des femmes, comment ces dernières influencent les hommes d’une manière négative, pouvant parfois conduire à la violence voire même la mort. Dans le deuxième couplet, Nas raconte l’histoire d’un de ses potes nommé James, devenu fou lorsqu’il a appris que sa femme le trompait. Les voisins ont alors appelé les policiers, qui ont tué James, devenu incontrôlable. Une histoire fictive bien entendu.

9. Getting Married

Sur une prod mélodieuse et douce, Nasir raconte le jour de son mariage avec la chanteuse Kelis. Le rappeur est bien conscient que cet acte implique des sacrifices et un changement. Il déclare ainsi qu’il doit devenir un vrai homme, plus de groupies ni de folie, et que la musique passe dorénavant après sa vie de famille. Toujours avec un souci du détail, Nas décrit la cérémonie dans laquelle ses amis, son père, son frère sont conviés dans des costumes de haute couture. Malheureusement, 5 ans après la sortie de cette chanson, le couple divorcera et Nas reviendra longuement sur ce mariage dans Life Is Good.

8. Drunk By Myself

Nas nous amène ici dans un univers très personnel, puisqu’il aborde sa période de dépression. Il déclare que sa vie prend un mauvais tournant et que ses pensées deviennent de plus en plus sombres. Il entre en effet dans une phase difficile dûe à ses relations avec son ex femme Carmen et à ses faux amis. Nas fait le parallèle avec un chauffeur ivre à travers la chanson, quand il déclare vouloir rouler à la fin de sa route (suicide) puisqu’il n’arrive plus à trouver son chemin. Une façon de dire que nous sommes tous les conducteurs de notre vie.

7. Undying Love

“Undying Love” est une chanson à la première personne qui met en scène un homme revenant de Las Vegas pour demander en mariage sa compagne à New York. Problème, quand il arrive, il trouve sa dulcinée au lit avec un autre homme. Il appelle alors un de ses potes pour qu’il le rejoigne et pour aller faire un tour. Nas lui raconte alors la situation dans la voiture, puis les deux acolytes retournent à la maison pour tuer l’amant et la femme. Les flics arrivent aussi vite, et pris de panique par la situation, Nas décide de se suicider.
Bien que fictive, cette histoire semble être un fantasme pervers de Nasir. A l’époque, sa première femme Carmen Bryan le trompait souvent. Le rappeur a sûrement été inspiré par cela au moment d’écrire cette histoire tragique.

6. Shootouts

Ce son est parfaitement dans l’ambiance de It Was Written. Dans le premier couplet de “Shoutouts”, Nas parle de lui et son frère Jungle qui tuent un policier réputé, qui a arrêté beaucoup de gens dans le ghetto. Dans le deuxième couplet, nous suivons les deux protagonistes dans une soirée organisée pour fêter la revenue d’un ami qui vient de purger sa peine. Les invités commencent alors à jouer à des jeux de dés, mais l’ambiance s’électrise vite et des faces à faces armés font leurs apparitions à cause de l’argent misé. Un homme nommé Frank part et revient plus tard armé pour récupérer son fric. Avant que les choses tournent au drame, la police qui surveillait la soirée est intervenue. Une description encore très précise de ce qu’était les quartiers du Queens.

5. Black Girl Lost

It Was Written est sûrement l’album le plus abouti de Nas. Très sous-estimé par rapport à Illmatic, ce projet est pourtant l’un des plus grands albums Hip-Hop de l’histoire de par son influence et son écriture. En effet sur cet opus, le thème “mafieux” est très souvent abordé. C’était la mode dans la deuxième moitié des années 90. It Was Written contient de nombreux sons qui racontent le ghetto, et ce avec des détails très précis. Plusieurs rappeurs diront que Nas peint des images avec ses paroles. “Black Girl Lost” parle d’une femme qui était pure et innocente avant de tomber dans la drogue. La chanson décrit à quel point une femme tombée dans les abus (drogues, alcool, croqueuse de diamant) peut faire honte à elle même et à sa famille. Le titre est le même que le livre de Donald Goines. Nas déclarera plus tard “C’est juste ce que je suis, ce que je ressens. A l’époque, je lisais beaucoup de livres de Donald Goines, et il avait un livre nommé Black Girl Lost. Cet ouvrage m’a retourné le cerveau, et je me suis dit que je devais faire une chanson comme ça.”

4. Rewind

Une nouvelle démonstration technique incroyable de la part de Nas. Le rappeur du Queens raconte une histoire… à l’envers ! Ainsi le récit débute par les balles qui sortent de la poitrine de la victime et retournent dans le chargeur avant que l’homme ne crie “Ne tire pas, s’il te plaît”. Bref, pour remettre l’histoire à l’endroit, il faut donc commencer par la fin ! Et le truc fou, c’est que le texte est toujours très cohérent. Seul Nas est capable de faire une telle prouesse technique. Un concept également utilisé par Christopher Nolan dans Memento.

3. One Love

Utilisant le format d’une lettre ouverte à un ami en prison, Nas raconte les histoires du Ghetto pendant que son ami purge sa peine. Dans le premier couplet, Nasir écrit à son pote Lakey Da Kid en lui disant que sa copine traîne avec la bande rivale en son absence au lieu de lui rendre visite, que les petits du quartier vendent maintenant de la drogue, pendant que d’autres se font encore tuer. Il enchaîne en écrivant à un autre ami dans le deuxième couplet en lui apprenant qu’un de ses amis traîne maintenant avec un ennemi. Le rappeur donne également des conseils à son pote en lui disant de faire profil bas car il a déjà failli perdre la vie en taule. Il termine dans un ultime couplet en déclarant que le système éducatif n’a aucune emprise sur la jeunesse, et n’hésite pas à ajouter que la bible n’est que mensonge. Cette chanson est une démonstration de la créativité remarquable qu’avait Nas à tout juste 21 ans.

2. Fetus

Un chef d’oeuvre. Nas nous propose ici un concept très original, puisqu’il parle de lui même quand il n’était encore qu’un fœtus, dans le ventre de sa mère. Nous suivons ainsi la croissance du futur artiste, de l’embryon à sa naissance. Dans cette chanson, Nas partage ses pensées, il déclare notamment qu’il est déjà prédestiné à devenir une légende. Il nous décrit les actions de ses parents dont nous sommes témoins à travers les yeux du fœtus. Il dévoile ainsi la crainte que sa mère avorte au début, ou alors qu’elle décide de tuer le fœtus avant les 3 mois de grossesse. Il raconte le jour où son père avait emmené sa mère à la clinique pour la faire avorter, mais qu’à la dernière minute, ils avaient décidé de garder le bébé. Il enchaîne en partageant sa peur d’être blessé pendant les disputes de ses parents, durant lesquelles il entend la voix de sa mère. Il en vient alors au 14 septembre 1973, le jour de sa naissance, où il sort du ventre de sa maman avant d’être pris dans les bras de ses parents.

1. I Gave Your Power

Ultime chef d’oeuvre. Présent sur It Was Written, Nas personnifie un flingue en exprimant son ras le bol de changer de mains sans arrêts pour provoquer violence et meurtre. Nas n’a pas seulement rapper du point de vue d’une simple arme, il lui a donné une vie et une conscience.

Dans le premier couplet, l’arme est un enfant qui vient d’être créé. Le flingue dit ce qu’on lui dit de faire, à savoir tirer. Il change très souvent de propriétaire en étant volé ou vendu, mais fait ce qui lui est demandé sans broncher, comme un enfant face à ses parents. Nas (le flingue) a été créé pour tuer, et c’est ce qu’il fait.

Dans le deuxième couplet, Nas compare son propre corps à un flingue, en se demandant si lui aussi n’en est pas un. L’arme est en phase d’adolescence et commence à se questionner sur son corps, tout en ayant un début de conscience de ses actes. Il continue cependant de tuer car c’est un jeune ayant grandi ainsi et ne connait que cela.

Arrive le troisième et ultime couplet, où Nas est devenu adulte. Il a vielli et a appris. Ainsi, quand son propriétaire actuel le prend pour aller tuer quelqu’un, Nas refuse “J’en ai marre du sang, des gangsters, des colères des hommes”. Le Gun s’enraille alors et laisse son utilisateur effaré, qui se fait descendre aussitôt par son adversaire. Nas tombe alors sur le sol et est heureux car désormais libre…jusqu’à ce que quelqu’un d’autre le trouve.

Une chanson incroyable dans la technique et dans la narration. “I Gave You Power” a d’ailleurs été la principale inspiration de Tupac pour écrire “Me And My Girlfriend”.

DJ Premier est revenu sur “I Gave You Power” dans une interview:

“J’étais en tournée avec Gang Starr et je devais partir pour le japon, je n’avais donc pas le temps de faire d’autres beats pour It Was Written. Mais Nas m’a dit ‘J’ai envie de faire un son du point de vue d’un Gun.’ On a commencé à réfléchir à comment il pourrait faire et il m’a dit ‘Peut-être que je devrais faire un skit où je jette un flingue et quelqu’un le trouve.’ C’est parti de là. Je lui ai répondu ‘Tu sais quoi, au lieu de faire une prod méchante, laisse moi faire un truc triste’ puisqu’il m’avait dit qu’il voulait faire parler un flingue qui en a marre d’infliger de la violence aux gens”.

Nas a su s’imposer comme la référence du Storytelling au fil des années. Ainsi, presque tous ses albums comportent des chansons avec des histoires toutes plus originales les unes que les autres. Parfois fictives, parfois réelles, ces histoires possèdent pourtant toutes un point commun: Une technique narrative proche de la perfection. Nas intègre toujours des points de détails impressionnants qui laissent très facilement imaginer les mises en scènes. Nous aurions pu parler également de “Blaze A 50”, “Who Killed It” ou encore “Take It In Blood” tant le rappeur nous a offert un catalogue varié et de qualité. Mais ces 10 chansons démontrent déjà que Nas est sans aucun doute le plus grand Storyteller qu’il y est jamais eu dans le rap.