Après une première partie des plus riches, notre entretien avect Scylla continue. Il est cette fois question de sa vision plus large du rap game, de la montée en puissance de la scène hip-hop belge, de ses influences et bien sûr, de son avenir.

Dans le clip d’Abysses, on voit un personnage qui incarne le « rap game », et en face on peut voir des personnages très hip hop. Tu penses quoi du hip hop actuel ?

C’est difficile de donner un avis cohérent et objectif parce que la game est très diversifié. Il y a du rap qui me parle et du rap qui me parle moins, peut-être plus souvent du rap qui me parle moins aujourd’hui (sourire). J’accorde beaucoup d’importance au sens, à l’engagement, à la plume. Du coup c’est vrai que j’ai un peu de mal à trouver des rappeurs qui répondent à tous ces critères simultanément. Je trouve qu’il y a un manque cruel de profondeur actuellement. C’est un reflet de l’époque. Il y a tellement de problèmes qui sont ressassés quotidiennement, tellement d’informations qui viennent dans tous les sens, que les gens ont besoin de souffler. C’est important, c’est vrai. Mais encore une fois, je trouve dommage que cette profondeur ait presque entièrement disparu au profit du divertissement. Par contre, niveau forme, il y a pas mal de truc cool qui se font. Ça ne m’empêche pas de prendre le meilleur là où il est (vibes, flow…) en faisant abstraction du fond.  Du coup, lorsque j’écoute d’autres rappeurs, je tente de prendre le meilleur là où il est. Ne m’empêche pas de trouver d’autres dimensions qui me plaisent chez d’autres rappeurs. J’aime toujours bien découvrir ce qu’il se fait aujourd’hui, j’écoute un tel type de rap pour quelque chose et un autre type de rap pour autre chose. Après, c’est sûr que quelqu’un qui me balance de la plume, avec un thème qui me parle, sous un angle original auquel je n’avais pas pensé, ça me parle particulièrement. Le rap engagé c’est quelque chose qui m’a bercé, et même si je suis pas du tout passéiste, je trouve ça dommage que ça ait un peu disparu.

Jacques Brel, pour certains de ses titres, je le place au-dessus de tous les autres.

Constatant cela, quels sont les artistes qui t’ont le plus inspiré de manière générale ?

De manière générale, surtout des artistes à plume. Et le référent en la matière, pour moi, c’est Jacques Brel. Pour certains de ses titres, je le place au-dessus de tous les autres. Parfois je l’écoute et je me dis « mais comment il a pu sortir ça ? », je suis vraiment sous le choc. C’était un punchlineur de ouf ! Le 1er rappeur (rire) ! Après, au niveau du rap français, c’est plus l’école IAM, Fonky Family, Arsenik, etc… « L’âge d’or » du rap comme on l’appelle, qui m’a influencé. Par la suite, plein d’autres artistes m’ont inspiré techniquement, d’autres m’ont touché. Par contre, rares ont été ceux qui sont parvenus à réunir à eux seuls toutes les armes qui me plaisent (flow, plume, sens…). En dehors du rap, j’écoute des trucs tranquilles, un peu planants et contemplatifs, du genre James Vincent McMorrow ou James Blake (et plein d’autres), j’accroche vraiment bien à ce type d’univers.

Tu parlais de Brel tout à l’heure. En France, les artistes à plume du plat pays marchent très bien : Jacques Brel, Stromae… A ton avis, qu’est-ce que la chanson belge apporte à la chanson française ?

C’est une question qu’on me pose souvent. C’est vrai que les grands artistes belges sont souvent qualifiés d’« artistes à plume ». Après, il ne faut pas rentrer dans les stéréotypes, chaque artiste belge est différent. Faut pas tenter de nous regrouper tous sous la même coupe, juste parce qu’on partage la même nationalité.  Mais je dirais qu’on a peut-être ce point commun d’avoir un peu plus de recul, on observe « le game » de plus loin, ce qui permet peut-être de conserver certaines formes d’originalité.

C’est vrai qu’en ce moment on observe un vrai essor de la scène rap belge. A ton avis, pourquoi cet essor se fait maintenant alors que la scène est active depuis longtemps ?

Il y a toujours eu beaucoup de talents en Belgique, vraiment ! Pourquoi l’essor se fait actuellement ? C’est une question de structure, tout simplement. Aujourd’hui, une série de rappeurs sont encadrés professionnellement et viennent frapper le clou en même temps. En plus, il y a quelques années, le milieu du rap belge était beaucoup plus conflictuel.

Il y a une connexion entre vous tous ?

J’en connais certains. Jean Jass a par exemple mixé quelques morceaux sur Masque de Chair. Je ne les connais par contre pas tous, et encore moins tous bien. Ce qui ne m’empêche pas d’être content de voir l’essor de tous ces artistes belges. Je pense qu’au final la victoire des uns peut être bénéfique à tous les autres.

J’aime le côté naturel des collaborations, quand l’humain prime.

Dans « Esprits fraternels » tu parles de plaisir de travailler avec tes amis, et c’est vrai que c’est très souvent les mêmes featurings qui reviennent sur tes projets, avec Furax Barbossa par exemple. Tu n’as pas envie de travailler avec d’autres artistes, que tu connaîtrais moins ?

C’est sûr que c’est plus facile de travailler avec tes « frangins », ça se fait naturellement. Si B-lel apparaît 2 fois sur Masque de Chair, c’est un simple reflet de ma vie. Il y est présent au quotidien. Furax, au-delà du fait que j’ai déjà beaucoup collaboré avec lui, on se donne aussi très régulièrement des nouvelles. L’amitié entre donc en considération. J’aime le côté naturel des collaborations, quand l’humain prime. Après, tu n’as pas forcément la possibilité d’avoir grandi avec tout le rap français (sourire). Il y a toujours des collaborations qui se basent d’abord sur l’artistique. Mais au final, même là, je fais attention à l’humain. Prenons Kery James par exemple. Il m’a invité à plusieurs reprises sur ses projets (titres, scènes, …). J’ai eu l’occasion d’échanger un certain nombre de fois avec lui. Aujourd’hui, après ces différents échanges, j’ai réellement envie de faire un feat avec lui sur un projet à moi, parce que je l’estime en tant qu’humain avant même l’artiste. Il était d’ailleurs présent lors de mon concert Masque de chair au New Morning, à l’Ancienne Belgique également pour Abysses.  Après j’irais bien en dehors du rap pour chercher des collaborations aussi ! Je ne dirai rien mais je vais explorer les pistes… (sourire).

 

Enfin, et on va finir là-dessus : quels sont tes projets pour les mois et années à venir ?

Alors, déjà, j’aimerais vivre ce cycle « Masque de Chair » jusqu’au bout. C’est un choix, un risque, un vrai parti que j’ai voulu prendre d’être dans l’intimisme sur cet album. J’étais curieux de la place que ça pouvait occuper dans le paysage musical rap actuel.  Du coup j’ai envie de faire toute cette tournée pour voir de mes yeux comment le public a reçu ma démarche. Pour l’instant les salles sont remplies, la « fusion » est plus que jamais là, mais j’ai encore besoin d’en voir plus ! Ensuite, j’ai d’une part une envie de kicker de manière un peu plus violente, faire revenir un peu l’ogre. Et d’autre part, je veux travailler ce projet avec le pianiste Sofiane Pamart. On verra où mon esprit me mène, mais en tout cas j’ai envie de créer !

Propos recueillis par Margot Naepels

 

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