C’est sans aucun doute l’une des questions les plus récurrentes chez un bon nombre d’amateurs de rap français de nos jours : le rap français était-il vraiment mieux avant ?

C’est un débat récurrent dans le rap français, et les esprits ont du mal à se mettre d’accord. Les défenseurs des années 90 sont nombreux, mais doit-on pour autant oublier les quelques artistes des dernières années, et tous les caser dans la même catégorie ? Mais comment, en presque 30 ans, les groupes phares, comme IAM et Suprême NTM ont pu laisser la place à PNL, SCH, ou encore Nekfeu, pour n’en citer qu’une infime partie ? Le rap correspond-il encore aux expressions « Rhythm And Poetry » ou « Rock Against Police », qui lui ont donné naissance ?

Les débuts

Alors oui, au début, il y avait IAM, NTM, Mc Solaar… Les années 90 ont fait naître de grands artistes, elles ont permis d’introduire le rap en France. On pense notamment à l’année 1991, qui est sûrement la plus prometteuse. En effet, c’est l’année qui a vu sortir les premiers albums des grands :

  • le 25 mars sort … De la planète Mars, le premier album studio d’IAM. Le groupe marseillais est formé en 1989. Ses membres sont à l’époque Akhenaton, Shurik’n, Kheops, Imhotep, Kephren, et Freeman. L’album finira disque d’or plusieurs années plus tard. En 1997 aussi, sort l’album L’école du micro d’argent, album qui deviendra culte. Cet album est considéré souvent comme le plus grand album de rap français de tous les temps : il a aujourd’hui été vendu à un million six cent mille exemplaires.

« Destruction car la France est une garce

Elle a osé trahir les habitants de la planète Mars »

  • le 3 juin c’est au tour de Authentik, le premier album de Suprême NTM, groupe originaire de la Seine-Saint-Denis. C’est un duo composé de Joey Starr et Kool Shen. L’album est devenu disque d’or en 1996 en s’étant vendu à 100 000 exemplaires. Il est considéré, moindrement par rapport à L’école du micro d’argent, comme un disque pionnier du rap français. Une réédition collector de l’album est d’ailleurs sortie en 2016 ; elle contient des lives, des titres supplémentaires, des instrumentales, des A capella et un petit livret rédigé par Olivier Cachin.
  • le 15 octobre, enfin, sort Qui sème le vent récolte le tempo, le premier opus de Mc Solaar. L’album, comme les deux précédents, est considéré comme un classique du rap français. L’album n’est malheureusement plus disponible à la vente depuis le début des années 2000, suite à une affaire judiciaire entre le rappeur et son ancienne maison de disque. La particularité de l’album est que Mc Solaar s’est énormément servi d’échantillons tirés de chansons des années 1970. Il s’est vendu à 321 700 exemplaires.

 

Quelques années plus tard, en 1993, sort Le futur que nous réserve-t-il de Assassin, puis en 1995, Qu’est ce qui fait marcher les sages ? des Sages Poètes de la rue.

C’est avec ces artistes que le rap s’introduit, puis se développe en France. Sans publicité, ces différents groupes se faisaient connaître sur le terrain, parfois grâce à l’émission « Rapline » présentée par Olivier Cachin, ou encore grâce à la compilation Rapattitude de Benny Malapa. Cette compilation fait figure de marqueur dans l’histoire du rap français : le producteur regroupe sans le savoir des artistes qui se révéleront plus tard. Mc Solaar, qui remporte en 1992 une Victoire de la Musique, officialise l’entrée du rap en France, en tant que style musical reconnu. Seulement, à l’époque, le rap était associé à la révolte, c’était un haut-parleur politique, il était là pour dénoncer, pour s’insurger, pour porter la voix de tous ceux qui n’en avaient pas. C’était un genre nouveau, qui donnait de la voix à beaucoup de personnes, et il était souvent considéré comme de la musique de cité, et de jeunes.

A la fin des années 1990, le succès du rap est là, et beaucoup d’albums sont sacrés disque d’or. C’est notamment le cas d’Art de Rue de la Fonky Family. Alors que des tensions naissent entre les groupes parisiens portés par NTM, et les groupes marseillais portés, eux, par IAM, les maisons de disques s’intéressent de plus en plus au mouvement du rap. C’est alors que le rap entame sa progressive popularisation.

Les années 2000 : renouveau

Cependant, pendant les années 2000, de nombreux nouveaux artistes apparaissent. Changement d’époque dit changement de style. Mais les thèmes restent souvent les mêmes, les besoins aussi.

A ce moment apparaît un de ces rappeurs qui persistera longtemps : Booba. Il commence sa carrière en 1994 avec son groupe Lunatic. Ils sortent leur premier album en 2000 : Mauvais Oeil. En 2002, il commence sa carrière solo avec l’album Temps Mort. L’album est rapidement certifié disque d’or. Le groupe se sépare en 2003. En 2004, il crée sa marque de vêtements, Ünkut, qui lui servira de tremplin commercial.

Diam’s a sorti en 2003 son deuxième album, Brut de femme, qui l’a fait connaître. Beaucoup pensent que Diam’s se résume à « Confession Nocturne », ou à « la Boulette », mais elle a fait partie pendant une période de ceux qui utilisaient la musique pour dénoncer la société, et la souffrance de la jeunesse. En revanche, elle reste aujourd’hui critiquée, et souvent oubliée suite à sa conversion à l’islam et à son arrêt du rap.

Les années 2000 ont aussi vu naître des artistes comme Rohff. Son premier album Le code de l’honneur, est dévoilé le 7 décembre 1999. A l’époque, l’album est très bien reçu, et contient des featurings notamment un avec Kery James et Oxmo Puccino, qui sera retiré de l’opus plus tard. Aucune promotion n’est assurée, mais plus de 10 000 exemplaires de l’album sont écoulés.

«Ici personne crie au secours, c’est chacun pour soi
On conçoit s’en sortir sans compter sur qui que ce soit »

-Rohff, « Génération sacrifiée »

Aussi, Soprano apparaît sur la scène du rap français à cette époque, d’abord avec son groupe Psy 4 de la Rime. Mais il se dévoile réellement en solo, avec son premier album Puisqu’il faut vivre, en 2007. En 2011 sort son projet le plus abouti La Colombe et le Corbeau. C’est un double album qui regroupe son deuxième et son troisième album. La plupart de ses sons à cette époque sont ancrés dans leur temps. En effet il y critique la société, et redoute par exemple de laisser le monde dans lequel il vit à ses mômes.

La décennie 2000-2010 est surtout rythmée par des artistes qui se dévoilent, qui s’essaient, et qui s’expriment « pour de vrai », comme ils l’entendent. Ils sont là par passion, par besoin d’expression et sans superflu.

Cependant, durant l’année 2010 apparaît un problème qui se développera. L’industrie du disque est essorée. Les ventes de disques baissent, et plus que quelques artistes vendent des quantités de disques suffisantes : Orelsan, Diam’s, Booba et Rohff. Les téléchargements sur internet augmentent, et les albums physiques ne sont plus à la mode. Beaucoup d’artistes commencent en se lançant sur le web, grâce aux réseaux sociaux, et l’originalité se perd. Les maisons de disques se voient obligées de revoir leurs stratégies commerciales.

Aujourd’hui : les devants de la scène

Aujourd’hui, et depuis 2010, le rap français a considérablement évolué… avec la société. Il ne cesse d’ailleurs d’évoluer. Les rappeurs qui occupent le devant de la scène sont tout autre : PNL, Jul, Lacrim, SCH, ont remplacé Joey Starr, Don Choa, ou Dee Nasty. Plus question d’insurrection, de problèmes de société, de politique : les sujets évoqués ne sont plus les mêmes.

« L’oseille, dis-leur, Mike, on veut d’l’oseille
L’oseille, écoute Lacrim, va faire l’oseille »

-Lacrim, Gustavo Gaviria

Le rap français est aujourd’hui devenu une musique beaucoup plus populaire, et la plus écoutée par une grande partie des jeunes, mais aussi des moins jeunes. Mais c’est une musique devenue surtout commerciale. C’est donc maintenant une véritable industrie. Ce genre musical a évolué avec son temps, au même rythme que la société, qui est devenue société de consommation : pleine de publicités, placements de produits, contrats… La radio Skyrock a d’ailleurs largement participé à la popularisation du rap, et au système commercial qui s’est tissé autour. Un artiste aujourd’hui qui fait son Planète Rap assure la promotion de son album à la perfection.

Que ce soit SCH, Jul, ou d’autres, tous abordent plus ou moins les mêmes sujets : drogues, sexe, argent, et compétition… Les clashs sont devenus de véritables stratégies de communication. On pense notamment à celui entre Rohff et Booba. Beaucoup d’artistes pensent en priorité à être vus, à gagner de l’argent, au détriment de la qualité. Ainsi, Rohff, dont on parlait précédemment, Soprano et Booba, ont bien changé, et leur début est bien lointain. Aujourd’hui, par exemple, Booba est un rappeur qui occupe largement le devant de la scène française, il alterne entre album rap et coups de pub, qui font toujours monter sa côte de popularité. Les signatures des rappeurs avec des maisons de disques, certaines closes de leurs contrats les ont entraînés dans une industrie commerciale. Les attentes du public ne sont plus les mêmes, les efforts des rappeurs et des producteurs ne sont plus portés sur les mêmes critères. Rap egotrip et autotune plaisent à un public plus majoritaire. Bref, si la quantité est au rendez-vous, que dire de la qualité…

Mais la véritable question à se poser, c’est est-ce que la totalité du rap français actuel s’inclut dans cette société de consommation, dans ce système de commercialisation ?

Non, tout n’est pas perdu…

On ne peut nier que le rap est en constante évolution : les moyens ont changé, les sociétés ont changé, les contextes aussi. Mais non ! Le rap français, que certains puristes appelleraient « le vrai rap français », n’est pas mort, le rap indépendant, qui parle, ne mourra jamais. Tout est dans le nom ; « indépendant ». Il est dépourvu de publicité, donc méconnu. Il suffit de fouiller, juste un peu, et il faut parfois un peu de hasard pour tomber sur des chefs-d’oeuvre.

Dans les années 90, les pionniers du rap étaient les seuls sous les projecteurs, ils étaient connus sans publicité, en indépendant, pour leur vrai talent. Hors les quelques rivalités qui persistaient entre eux, aucune autre n’était présente. La concurrence était faible, et ceux qui souhaitaient écouter du rap tombaient forcément sur NTM ou IAM. De nos jours, en un coup de pub, il est simple de se faire connaître par un public qui n’a jamais entendu parler de Kool Shen, ou d’Akhenaton. Il suffit d’une bonne stratégie de communication, et non d’une qualité musicale. Certains rappeurs n’utilisent d’ailleurs pas seulement le rap, mais peuvent créer leur propre marque de vêtement pour gagner en popularité, ou se lancer dans le cinéma.

Mais rassurez-vous, la rage est toujours là. Elle est cachée, pas médiatisée, ou très peu, mais elle persiste. L’argent n’est pas la priorité pour tout le monde. On peut parler notamment de Keny Arkana, qui me paraissait avoir sa place dans cet article. Souvent considérée comme une descendante de Diam’s, cette jeune rappeuse se veut « impossible à encarter », mais est considérée comme une altermondialiste, anticapitaliste, anarchiste, révolutionnaire et anticolonialiste… Elle se définit d’ailleurs comme une « contestataire qui fait du rap » et non comme une rappeuse. Elle fait partie du collectif La rage du Peuple, un collectif altermondialiste créé en 2004 dans le quartier de Noailles à Marseille. La rappeuse a sorti récemment un EP, Etat d’urgence, qu’elle a mis à disposition à prix libre.

Mais si pour vous le rap rime avec mise en avant de la langue française, « Rhythm and poetry », certains artistes de nos jours s’en donnent toujours à cœur joie. Kacem Wapalek est un électron libre : il est à la fois rappeur, beatmaker, slameur, producteur, et intervenant en atelier d’écriture. Il évolue dans un univers riche. Il manie le flow et les rimes à la perfection, avec humour, mais surtout poésie. Plutôt que de choisir une petite citation, je vous renvoie à la chanson entière, qui mérite d’être… déchiffrée.

Les persistants

En outre, certains artistes sont là depuis le début, et n’ont jamais lâché le rap français. L’exemple de Kery James est un des meilleurs. Il était déjà présent en 1991, sur l’opus Qui sème le vent récolte le tempo de Mc Solaar, qui l’a connu lors d’ateliers d’écriture organisé par la MJC d’Orly. Il n’avait que 13 ans… 6 albums studios plus tard, il est toujours là en 2016, et a ainsi sorti un album il y a peu de temps : Mouhammad Alix.

Oxmo Puccino est aussi un artiste qui persiste. Il a commencé à rapper à l’âge de 13 ans. “Pucc fiction”, en featuring avec Booba en 1997, est son premier morceau qui remporte rapidement un grand succès. Il a aussi dévoilé un nouvel album récemment : La Voix Lactée.

Enfin, il me semblait important d’aborder le sujet PNL, et Nekfeu. Ils peuvent être considérés comme à mi-chemin entre poétisme, et commercial,… Mais plutôt que de parler de PNL ici, je vous laisse découvrir cet article, qui résume plutôt parfaitement les choses. Nekfeu lui, a su acquérir une notoriété en produisant des sons commerciaux, en mettant en place une stratégie commerciale élaborée. En revanche, il a récemment fait ses preuves en dévoilant son nouvel album surprise, Cyborg, en plein concert, à l’AccorHotels Arena. Sans aucune publicité et seulement sur le coup de cette annonce surprise, l’album a explosé les records d’écoute en France, en 24h, sur Spotify.

Au final…

Au final… que dire ? Le rap était-il vraiment mieux avant ? La réponse est sûrement subjective, et c’est normal. Beaucoup de ceux qui s’amuseront à dire que le rap est aussi bien aujourd’hui l’ont peut-être simplement connu avec la société actuelle et l’état actuel de cette musique. Les autres étaient habitués au rap plus conscient, et regrettent que les devants de la scène aient tant changé. La société s’est emparée de ce style de musique, car il était une opportunité immense de faire de la publicité, de gagner de l’argent, et d’influencer les jeunes. Le rap a changé, il est impossible de le nier, il est devenu peut-être un prétexte, ou un moyen. On peut distinguer aujourd’hui deux raps différents en France : le rap commercial, « simple », et le rap recherché, travaillé, et indépendant souvent.

Et pour vous, le rap, c’était mieux avant ?