Rencontre avec Sopico au coeur de la cour intérieure de la Mairie de Paris, quelques heures seulement avant son concert grandement attendu au Fnac Festival. Rencontre avec Sopico au coeur de la cour intérieure de la Mairie de Paris, quelques heures seulement avant son concert grandement attendu au Fnac Festival.

Interviews

Sopico : l’art de s’affranchir des barrières

Crédit photo : Titouan Garnier / Gaamb Photo / 2HIF

Publié

le

Nous retrouvons Sopico au coeur de la cour intérieure de la Mairie de Paris. Dans quelques heures, et a l’occasion du Fnac Festival, le jeune artiste défendra devant des milliers de personnes sa musique et plus particulièrement son dernier projet, YË. Le jeune rappeur du 18ème arrondissement membre de la 75ème session présente une discographie déjà étonnante et atypique. Rencontre avant une scène importante, dans un cadre où il y a quelques années encore, il n’était que spectateur. 

Six mois après la sortie de ton album, tu continues de le défendre sur scène, quelle émotion ça procure ?

C’est une chance de pouvoir faire du live, de pouvoir partir en tournée. Je suis d’autant plus content aujourd’hui que je suis à Paris dans ma ville, j’ai déjà assisté au Fnac Live, dans le public, pour différents concerts, alors être là… Surtout qu’il y a pas mal d’artistes que je connais, avec qui je m’entends bien. Et puis il y a Sting, je suis tellement fan de lui.

Qu’est-ce que tu penses de l’association Sting-Shaggy ?

Toute association avec l’un ou l’autre est bonne. Shaggy c’est le roi du gros featuring, et il a fait des tubes indémodables, “Wasn’t Me” c’est un morceau incroyable, “Boombastic” aussi, quant à Sting c’est un monument.

Si t’étais à la place de Shaggy, après sa carrière de faiseur de tubes, si tu devais t’associer avec un mec ça serait qui ?

Je prendrais Sting direct.

Dans trente ans t’es sûr ?

Il sera un peu vieux mais toujours aussi chaud. Il aura une petite voix rocailleuse… Plus sérieusement, si je devais m’associer avec quelqu’un qui ne vient pas de mon univers, ça serait Mathieu Chedid. Il y a quelque chose, comme des lignes invisibles qui relient nos musiques. Que ce soit la guitare, ou le rapport à la chanson hybride. Il fait de la chanson mais il essaie de la déclassifier, de sortir de la variété. Pour moi M ce n’est pas quelqu’un qui fait de la variété, il fait une musique fusion.

Surtout qu’aujourd’hui, il y a de moins en moins de barrières entre chanson française et rap. Est-ce que tu te sens faire partie de ce mouvement ?

J’adore la chanson française et parler de variété maintenant c’est aussi parler de rap. La variété englobe certaines formes de rap. Il y a du rap hardcore, du rap spé… Il y a beaucoup d’artistes qui utilisent le rap et qui sont à la croisée des mondes. Ils mélangent des souvenirs de chansons qu’écoutaient leurs parents ou eux-mêmes. Par exemple Balavoine, Maurane, Brel, Moustaki, c’est des artistes que je peux écouter aujourd’hui et que je trouve très contemporains, même s’ils ont fait des albums il y a une quarantaine d’année.

Être musicien acoustique ça a donc nourri ton rapport au rap ?

Bien sûr. La guitare est un lien très naturel avec toutes les musiques, je peux emprunter des techniques et des styles de jeu qui appartiennent à des genres et les utiliser dans mon expression : une guitare flamenco sur un morceau rap ça ne fait pas une musique flamenco, ça fait un morceau d’influence flamenco. Pareil avec la musique gitane, manouche. La musique c’est des gammes, qui définissent des styles. Donc un instrument aussi souple que la guitare me permet de casser des carcans pour ce qui est de la composition, des éléments que je peux utiliser pour la production. À première vue la guitare ça pourrait être un carcan en soit d’ailleurs. Je pourrais ne faire que du guitare-voix, mais j’essaie de la mettre au centre de ma créativité. Quand je produis, au fur et à mesure que l’instru se développe, je l’enlève, mais elle est là, elle me sert toujours de base.

“Dans mes playlists, je passe de XXXTentacion à Brel à Stevie Wonder jusqu’à Donny Hathaway.”

Toutes ces influences qui ne sont pas du rap, c’est tes origines, tes parents, ou c’est toi et ta curiosité ?

Les deux. Le rock ce n’était pas la musique de mes parents, le jazz, la soul pareil. La guitare je l’ai découverte par mon père. C’est la première personne que j’ai vu jouer de la guitare, il joue plutôt de la musique orientale, berbère, chanson de variété, du Moustaki, Brassens, Brel. Ces artistes je les ai découvert par la guitare. Dans mes playlists, je passe de XXXTentation à Brel à Stevie Wonder à Donny Hathaway, puis à des titres de rap français.

Ce qui est impressionnant c’est que tu peux faire un concert acoustique tout comme rapper 50 minutes sur Grünt. Des gens qui viennent du rock, il y en a pleins mais des artistes avec une palette aussi large que la tienne, c’est rare.

La guitare c’est un prisme. Si je n’avais pas ma guitare, je devrais sans doute utiliser des stéréotypes pour exprimer mon amour du rock. Mais le rock, ce n’est certainement pas que le métal, hard-rock, c’est plutôt des artistes que j’ai écouté jusqu’à les connaitre par cœur, et aujourd’hui j’essaie d’exprimer à ma façon des émotions qu’on a vu dans le roc aussi bien que dans le rap. Le fait d’être sur une guitare assez douce est une manière pour moi de casser les préjugés du rock et aussi ceux du rap. Je me situe entre les deux, je vais être entre les deux. Je ne m’enferme pas dans un genre, j’essaie de casser les routines de création.

Sur tes projets, t’es auteur-compositeur-interprète, ce qui est assez rare dans le rap finalement. Tu n’as pas de mal à prendre du recul sur tes projets ?

Si, quand j’ai fait , je n’ai pris aucun recul. Faut faire ce choix parfois. J’ai voulu faire un projet expressif donc je suis allé m’enfermer deux mois en studio, avec des périodes de 20 jours sans interruption. Je créais un maximum pour au final avoir un énorme projet que j’ai coupé, rogné… Et j’ai pris aucun recul. Sur Ëpisode 1, j’ai pris beaucoup plus de recul. Ça permet d’aller chercher des choses que tu ne soupçonnais pas en toi. Ne pas en prendre ça permet de s’exprimer sincèrement, avoir le premier jet, quasiment intact.

Ëpisode 2 sort bientôt, donc il y a un projet encore après ?

Ma date de péremption musicale elle arrivera dans une trentaine d’années. J’ai la même envie pour Ëpisode 2 que pour Ëpisode 1. J’ai réfléchi à Ëpisode 2 et 3 en faisant le 1. Selon moi, je n’ai pas encore sorti d’album. Je n’ai pas réfléchi comme un album, et puis il n’est pas sorti en physique dans les bacs. Pour un album il faut une matérialisation avec du physique. J’ai fait une pochette et il y a eu des exemplaires physiques, mais c’était plus pour m’initier.

Pourtant, même s’il ne s’agit pas d’un album, il y a une certaine unité sur .

Ouais, ça fluctue beaucoup, mais l’unité vient de la récurrence des thèmes, du « Je », c’est un projet subjectif. Il n’y a pas de grands jugements ou de grands messages si ce n’est des thèmes qui sont pour moi fondamentaux dans la musique et l’écriture : le rapport aux autres, le rapport à soi, la détermination.

C’était un projet d’introspection ?

Pas autant que ça devrait l’être sur un album, avec du recul.

Il y a une volonté de catharsis ?

C’est une introspection sans recul comme je te le disais. C’est une expression de ce que j’ai vécu avant de le faire, mais aussi de ce que j’ai envie de faire après.

Pourtant, tu n’es pas mal entouré, que ce soit par la 75ème session, ou Sheldon par exemple.

Je l’ai fait dans ma bulle, et, avec à certains moments choisis, des accès pour certaines personnes. Pour avoir des avis, mais je les ai limités au maximum. Parce que je voulais vraiment un premier jet. Je suis content de l’avoir fait parce que du coup j’apprécie plus mes morceaux en live qu’en les écoutant.

En parlant de Live, t’as fait ARTE Concert c’était extraordinaire, et là tu vas faire la Cigale. C’est une consécration pour toi ?

Bien sûr, c’est une énorme joie pour moi. C’est une salle emblématique. Tout le monde la visualise plus ou moins dans sa tête. C’est la petite marche avant l’Olympia, qui se distingue au loin. J’ai déjà fait La Cigale en première partie de Georgio et Eddy de Pretto. C’était un énorme plaisir de jouer sur cette scène, avec tout ce que ça implique. Ce que je vois depuis la scène : le public, le balcon, l’ambiance, le son. Et ce que les gens peuvent voir de moi. La Cigale c’est une chance et j’ai hâte de la faire dans huit mois, ça me laisse le temps de préparer pour que les gens qui viennent me voir puissent vivre une vraie expérience.

Entre temps, tu pars au Japon en septembre. Il y a beaucoup de références au Japon dans ton œuvre, en quoi ce pays t’inspire ?

Déjà, j’ai toujours rêvé d’aller au Japon, depuis que je suis tout petit. J’ai toujours eu un grand désir de voyage et une extrême curiosité pour le Japon via les divertissements asiatiques qui m’intéressent de ouf.

C’est quoi ton animé préféré ?

Mon animé préféré c’est Amer Beton. Ce n’est pas un animé en fait, c’est un film. Je ne saurais même pas comment te le décrire. C’est un film fantastique qui emprunte des choses au réel. C’est l’histoire de deux frères orphelins qui vivent dans une ville ultra violente, et qui essaient de s’en sortir mais qui ont pour seule éducation un vieux grand-père adoptif qui s’occupe d’eux mais qui n’en a pas trop les moyens et une ville qui est toxique. C’est un film que j’ai vu une cinquantaine de fois depuis mes 14 ans. À chaque fois que je le regarde, j’ai envie de le terminer.

C’est un peu dans la même mouvance qu’Akira ?

C’est différent mais comparable sur certains points. Akira c’est un peu moins coloré, bien que ce soit très bien dessiné, colorisé… C’est une de mes références ultimes aussi mais je parle d’Amer Béton parce que c’est moins connu et si les gens peuvent découvrir ce truc je pense qu’ils ne seront pas déçus.

Heskis avait la même référence que toi sur Akira, vous avez un beatmaker en commun d’ailleurs, Sheldon.

Heskis c’est un poto. Il est venu travailler mes projets dans le studio à Saint-Denis. Il vient de Nantes, il a aussi été dans cette culture pop et jap et qui s’en inspire beaucoup pour ses visuels. Il a fait un son qui s’appelle Akira. Mais on a tous ça en commun ceux qui sont nés depuis les années 90. Ces références sont parfois différentes mais viennent du même genre : l’animé, le manga, la bande-dessinée parfois aussi. Je ne fais pas de compétition entre manga et BD d’ailleurs. Les deux sont très nobles. L’expression par le papier, le dessin, c’est aussi noble que la musique ou la gastronomie.

En parlant de pop culture, comment t’as eu cette idée de faire une métaphore filée sur Game of Thrones sur YË ?

J’adore GoT donc à la fin de la dernière saison, j’avais énormément d’images en tête. Et ça m’a paru évident : j’habite à Paris, imaginons que c’est Westeros. J’habite au point le plus au Nord, je suis donc un homme du Nord si je devais comparer à GoT et j’adore le personnage de Jon Snow, il m’angoisse mais je m’angoisse moi-même. Je me suis reconnu en lui et jouer sur le morceau J. Snow avec ce personnage en imaginant que J. Snow soit parisien et qu’il vive dans un quartier un peu sombre et gris dans lequel l’hiver arriverait plus vite que dans les autres quartiers.

Tu viens de Paris Nord, du 18ème donc. Tu te sens héritier de Hugo TSR par exemple ?

Oui, mon quartier m’a beaucoup appris, beaucoup inspiré. Et Hugo c’est un artiste de l’extrême-Nord, de mon quartier. Quand je regarde le peu de chemin que j’ai fait par rapport à lui, je me dis que je défends les attributs d’un quartier populaire qu’on ne trouve parfois nulle part ailleurs. Ce n’est pas mon devoir mais j’ai la forte envie d’exprimer ça et de dire « J’ai pu voir ça dans ce quartier, cette rue, et ça m’a inspiré, ça m’a donné envie de l’écrire et de le dire ». C’est pareil pour des artistes comme Doc Gyneco, qui vivait dans ma rue, c’est une rue incroyable pleine de surprises et de rebondissements : la rue Pajol. Elle part quasiment de la Porte de la Chapelle et traverse toutes les cultures sur un kilomètre : africaines, asiatiques. C’est une autoroute populaire et y vivre, ne serait-ce que jeter un œil par la fenêtre, me permet de voir des choses que tu ne vois sans doute nulle part ailleurs.

Toujours dans un registre assez pop culture, t’as appelé une de tes chansons Nevermind, et ta série de freestyle guitare voix unplugged.

C’est des clins d’œil à Nirvana, à MTV, et Mary J. Blige.

Avec la chanteuse Nae, tu as d’ailleurs fait un concert bluffant ou tu mélanges rap, soul, blues.

Avec Nae on a des musiques très différentes mais elles peuvent s’additionner. On a essayé de le faire et on a vu que ça fonctionnait et on du coup on réfléchit à faire des choses. Toujours sans se fixer de limites, sans rentrer dans des cases. On essaie de faire un bout de chemin tous les deux et arriver à quelque chose d’original à deux.

T’as une ligne où tu dis « J’écoute Nevermind, pétasse ne comprend pas ». Il t’est donc déjà arrivé de faire face à des gens qui ne te comprennent pas dans ton intégralité ?

Je dis « fais ton plus grand sourire si on te remplace ».  Je veux juste dire qu’on est jugé selon ce qu’on fait, ce qu’on porte, ce qu’on écoute. Ce n’est pas évident quand on me voit, que j’ai du Nirvana dans mes écouteurs. Je ne veux pas être stigmatisé, et si vous le faites remplacez-moi, je vous sourirai sans souci. J’ai grandi en écoutant du Nirvana, du Daft Punk, du Timbaland, en mélangeant tout. Je vois des grandes particularités qui se rejoignent. Ma musique c’est ma personnalité. Ma musique est large et mes goûts sont larges et je ne peux pas m’en cacher.

N’est-ce pas difficile de choisir une route, une unité ? Ou créer quelque chose où les choses se répondent entre elles ?

Je veux assumer à 100% ma personnalité. Ça contiendra ce que j’aime le plus, ce que je déteste le plus.

 

Vous pouvez réécouter et Ëpisode 1 sur les plateformes de streaming et acheter votre place pour le concert de Sopico à La Cigale.