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Storyteller, le sixième grand pari de Medine

Crédit photo : Koria

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Storyteller est enfin arrivé. Sixième album studio de Médine et accessoirement l’un des plus attendus de ce début d’année. Apple Music le présente de la sorte : « Cash et déterminé, il vise le cœur avec sa plume », mais le rappeur du Havre ne parle pas seulement à notre cœur, il bouscule nos idées reçues. Il vise notre cerveau et réveille notre âme militante. Ses albums ne passent jamais inaperçus, ils ne ressemblent à ceux d’aucun autre rappeur. Médine fait souvent du Médine : ses thèmes de prédilection jalonnent religieusement sa carrière.

Dans Prose élite sorti en 2017, Médine nous proposait déjà du très bon Médine. Respect des traditions oblige, nous y retrouvions “Nour” une enfant du destin, la thématique de la laïcité sur “Porteur saint” ainsi que l’excellent morceau collaboratif “Grand Paris” avec une liste impressionnante de rappeurs venus se surpasser. Dans Storyteller, il passe un nouveau cap, son rap se bonifie, il élargit ses sujets et ses productions. Nous pouvons parler de l’album de la maturité pour cet artiste central de la scène hip-hop française. Vingt ans ont passé depuis la première apparition de Global sur l’album de Ness& Cité. Une carrière cohérente d’une longévité impressionnante : Médine est installé parmi les plus grands.

Le rideau s’ouvre, mic’ à la main

Pas besoin de faire les présentations dans un morceau nommé “Introduction”, Médine casse la porte de nos oreilles avec un titre qui porte vraiment bien son nom : “Bangerang”, son onomatopée préféré. Il l’emploie à longueur de story sur Instagram en pointant ses doigts mimant une arme devant l’objectif de son téléphone. Il enchaîne avec intensité vive des punchlines taillées comme des diamants. Les références sont multiples : Mathieu Kassovitz, le roi de la provocation sur Twitter, à l’univers Marvel, Paul Bocuse, les rappeurs pistonnés etc. Il nous fait sourire lorsqu’il évoque les abdos cachés des sumos. Il casse les espoirs de renaissance de la gauche française en une phrase : « un mec de gauche c’est juste un gars qui aimerait avoir les moyens d’être à droite ». Dorénavant, lorsqu’une punchline est réussie, il faudra dire que le rappeur a réussi une Bangerang. Un vrai banger comme on aime.

Crédit photo : Koria

Le retour de la Ligue

Après cette première claque, nous enchaînons avec l’écoute de “Nature morte”. Un morceau avec le rappeur invité dans tous les projets du rap français, sans jamais rater une apparition : Fianso. Sur une production toujours très puissante, les rappeurs excellent dans un kickage de 2 minutes 52. S’il ne prononce pas son fameux “Ish Ish”, Fianso nous lâche des « viens dans le hall », qui sonnent très « rentre dans le cercle ». Réfléchissez à cette phrase incroyable de Médine : “même Dieu a une meilleure image de nous, que nous avons de nous”. Un tube programmé.

“Venom” est le premier morceau proposé au public pour annoncer l’album. Il s’ouvre de la même manière qu’il se conclut avec cette phrase devenue classique : “j’suis venu au monde en pleurant et tout le monde souriait autour de moi, j’veux mourir en souriant que tout le monde pleure autour de moi”. Un chiasme connu dans le monde arabe. Il est également le premier des trois clips déjà publiés, il cumule 1.5 millions de vues sur YouTube. Pour les incultes de Marvel, Venom un ennemi de Spiderman. Il apparaît pour la premier fois dans un comic en 1984, il possède les mêmes pouvoirs que l’homme-araignée mais avec une force supérieure. Il aura le droit à son propre film qui est prévu cette année avec Tom Hardy comme acteur principal. Médine qualifie son rap de trap consciente avant de prononcer une ligne digne d’un maxime biblique: “un lion qui imite un lion devient un singe”. Il s’agit d’un emprunt à l’immense Victor Hugo. La référence prend tout son sens lorsque l’on revoit la pochette de l’album précédent du rappeur. Il rend également un hommage à Booba et son classique “Pitbull” en prononçant: “J’suis trop en avance pour leur demander l’heure“.

L’album de La Ligue n’est pas encore annoncé officiellement mais les fans du trio se contenteront bien de “PLMV”. Il s’agit du morceau événement de l’album. Le clip est meilleur que celui du titre précédent. Les trois artistes ont une éloquence et une complémentarité rares. Youssoupha s’occupe du refrain chanté. Première punchline : “Je peux pas aider les pauvres si j’reste pauvre moi-même” de Youssoupha. Seconde punchline : “Les gaulois c’est pas mes ancêtres mais mon grand-père qui fumais des gauloises” de Médine. Troisième punchline : “J’viens du 94 j’viens des HLM J’suis vue comme un macaque chez H&M” de Kery James. Drop the Mic.

Déclaration d’amour et tonalités orientales : un nouveau Médine

La lecture du titre du morceau suivant nous fait directement penser au célèbre morceau de Faudel. Il nous étonne ensuite, Médine dans un registre amoureux? A qui s’adresse cette déclaration d’amour? Sa mère? Sa femme? Un de ses enfants? Dès les premières mesures, nous comprenons qu’il s’agit d’une lettre d’amour à sa fille. Booba avait bien nommé un titre de son dernier album “Petite fille”, où il parlait de Luna. Mekka est donc le personnage principal de cette touchante déclaration. Son prénom évoque La Mecque, principal lieu saint de l’islam. Le morceau est sublime tendre, une nouvel flèche à l’arc de l’ancien Global.

Les morceaux “Normal zup” et “Clash Royal” sont deux purs morceaux de rap. Utilisant le nom de la célèbre application, il se l’approprie pour qualifier son propre clash de royal, ou une autre dispute historique, celle entre Rimbaud et Verlaine. Le dernier a tiré une balle sur son amant. Le rappeur raconte à la perfection ce passage très important de la littérature française. Il ose même la comparaison avec les rappeurs en clash de manière très fine, il utilise un vocabulaire très actuel pour conter cet histoire. Il se moque ensuite des clichés sur les rappeurs qui n’ont pas inventé la violence dans la culture, puisque Verlaine a tiré sur Rimbaud. Le rap n’est pas responsable de tout les maux.

Soolking est un artiste signé sur le label de Fianso. Ce rappeur algérien a des influences issues de la musique raï. Il a sorti le morceau “Guérilla” après l’avoir présenté sur Planète Rap, un freestyle très regardé sur YouTube. Madara est un personnage du manga Naruto, au delà de l’appropriation de Végéta devenu algérien, l’univers de cet art japonais est très présent dans le rap française. Le rappeur Tiers Monde de l’écurie Din, est d’ailleurs dessinateur. Ce morceau est un très beau retour des connections entre le rap et la musique orientale. L’occasion de rappeler que l’autotune était déjà utilisé depuis très le temps dans le raï. Médine continue de jouer avec les mots avec un très grand talent : “j’ai la politesse du costard de Conor McGregor”, vous l’avez? 

L’album est interrompu par une très belle interlude au piano jouée Sofiane Pamart. Il possède un C.V. prestigieux pour avoir collaboré avec : Kery James, Seth Gueko, Psy4 de la Rime ou encore Nekfeu. Il avait d’ailleurs accompagné Médine lors d’un concert à l’Olympia.

Hommages au Bataclan et au peuple Kanak

“Bataclan” est sans contestation le plus grand morceau de l’album. Il est également sorti avant l’album. Il s’agit d’un hommage aux salles de concert, où les rappeurs aiment tant performer. La scène est un challenge, elle provoque une excitation particulière, et les artistes n’oublient jamais leurs premières scènes Son rêve de monter sur la scène du Bataclan se réalisera bientôt. Il montera sur cette scène le 20 octobre 2018. Un concert qui s’annonce légendaire.

“Enfant du destin – Ataï” : nouveau peuple opprimé, nouvelle jeunesse volée par un oppresseur. Médine porte son attention sur le peuple Kanak, vivant en Nouvelle-Calédonie. Il narre l’histoire de la révolte contre les français via le parcours de son chef. Ataï a pris la tête de l’insurrection de 1878, la plus importante à avoir eu lieu contre les colons. Comme toujours, ce morceau est violent. Notre héros sera trahi par un Kanak qui le tuera, on entend le sang giclé dans le morceau. La tête d’Ataï retirée de son corp au moment de sa mort, sera l’objet d’études scientifiques, puis elle sera exposée dans des musées. La France a promis pendant longtemps de la rendre au peuple à qui elle appartient. Le 28 août 2014, les crânes d’Ataï a été remis officiellement par la ministre des Outre-mer, George Pau-Langevin. Enfin.

Crédit photo : Koria

Din Records : la vraie famille du rap français

Quelle est votre définition d’une Clique? La question est souvent posée à Mouloud Achour à ses invités, en référence à la dénomination de son émission. Médine lui répond avec le morceau “Bromance”. Il regrette les cliques du passé, et souhaite des reconciliations dans le rap: retrouver un album de la Mafia K1 Fry, un morceau de Lunatic et un retour de la collaboration de Dawala et Gim’s. Il fait l’éloge de sa relation amicale avec son équipe de Din Records.

Médine est un père de famille heureux. Il a trois enfants, une fille et deux fils. Il adore filmer des scènes de sa vie quotidienne avec eux en story sur Instagram. Son premier fils Massoud est présent sur le morceau “Papeti”. L’instrumentale est très légère, elle est en adéquation avec sa petite voix fluette. Il est très rare que des rappeurs invitent leurs enfants dans des morceaux. Il ne s’agit pas d’une version moderne du classique de Stomy, le jeune Massoud est très pendant tout le morceau. Il rappe avec talent. Un feel good morceau, qui donne le sourire, qui donne de danser, qui donne envie de faire un enfant pour rapper avec lui quelques années après. Oubliez Kery James, Youssoupha, Fianso et Soolking, la star de l’album se porte le nom d’un grand commandant.

Le seizième titre est l’éponyme de l’album. Médine remet en cause l’Histoire officielle racontée par les officiels. Certains diront qu’il est complotiste, d’autres répondront qu’il est dans le vrai. Qui détient la vérité? Booba déclarait récemment: “Les vainqueurs l’écrivent, les vaincus racontent l’histoire”. La théorie du complot n’est-elle pas une dénomination créée pour faire peur, d’empêcher à la masse d’aller plus loin que les vérités officielles de peur d’être taxés de complotistes? Médine soulève des questions de société, aujourd’hui de plus en plus de français ne font pas confiance à la presse, et remettent en cause les programmes scolaires en particulier en histoire.

La rumeur est un mal infini, et les réseaux sociaux ont multiplié son impact. Les vraies ou fausses réputations collent à la peau comme de la crasse. Le rappeur Médine a été très longuement décrié, il a d’abord fait son nom sur des polémiques, le rap passait malheureusement après. Accusé d’être un méchant islamiste-radicalisé-fichéS-immigré-etc, Médine est avant tout un rappeur. Le rap est une musique qui se doit d’être polémique pour ses textes, pas pour des sujets annexes inutiles. Père de famille heureux et épanoui, il nous propose un disque qui réjouit déjà les épris de rap français, mais ne fera pas changer d’avis ses détracteurs. Mais Médine plane au-dessus des salissures que lui ont jetés ses opposants, il en joue même. En annonçant un morceau intitulé “Bataclan”, nous nous attendions tous à un morceau violent sur les attentats comme il sait si bien le faire. Au contraire, le morceau est porteur d’un message d’espoir et de paix, sur une mélodie au piano. Le plus bel hommage à cette salle emblématique.

Conclusion

Storyteller est enfin arrivé. La communication du rappeur a été excellente avant la sortie du projet. Il a réussi à créer une attente incroyable exprimée par beaucoup sur Twitter. Trois extraits ont été diffusé avant sa sortie afin de dévoiler une partie pour faire monter la pression. Progressivement, “Vénom”, “Bataclan” et “PLMV”, accompagnés de clips brillants, ont annoncé la couleur de l’album. Il a ensuite partagé des viédos d’artistes écoutant son album pour la première fois. Ainsi, Malik Bentalha, Le rire jaune, Jhon Rachid ou encore Dinos, se sont prêtés au jeu d’une série de question sur Médine, et ont livré des éloges après l’écoute de chaque morceau.

Storyteller sera-t-il l’album rap français de 2018 ?