Dans cette bagarre entre Booba et Kaaris, le perdant, c'est le rap Dans cette bagarre entre Booba et Kaaris, le perdant, c'est le rap

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Dans cette bagarre entre Booba et Kaaris, le perdant, c’est le rap

Crédit photo : Capture d'écran "les grandes gueules" sur RMC

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Booba et Kaaris n’ont aucun devoir d’exemplarité. Ce ne sont pas des élus politiques. Mais leur bagarre, qui survient en plein été, saison creuse du buzz, sera traitée comme une affaire, un “Orly gate”. Sur les plateaux télévisés, dans le choix des termes des politiques, le rap en pâtira. Les clichés sur le genre musical (et les rappeurs, et leurs auditeurs) ne prendront pas de vacances.

Il y eut d’abord un brin d’excitation et beaucoup de stupeur quand la nouvelle a été dévoilée sur Twitter. Il y eut le rire ensuite, grâce aux réactions des internautes, toujours vifs quand il s’agit d’ironiser sur l’absurde actualité. Très vite, le vrai rire s’est transformé en rire nerveux. Sous tous les angles, les images sont violentes, choquantes. Des parfums sont utilisés en projectiles, des bouteilles d’alcool explosent, des coups partent dans tous les sens devant des femmes et des enfants.

Je crois que je leur en veux. Je leur en veux pour ce triste spectacle aéroportuaire, parce qu’il alimentera pour des années encore les préjugés les plus tenaces sur le rap. Je leur en veux, pour les prochains débats télévisés qui piétineront le travail des associations, des éducateurs, des journalistes musique, de ceux qui, chacun dans leur domaine et sur leur terrain, se tuent à déconstruire ces préjugés, à déscotcher ces images stéréotypées qui collent à la peau du rap, de la jeunesse ou de la banlieue. L’humoriste et réalisateur engagé Kheiron partage cet avis :

“Le grand perdant de la bagarre à Orly, c’est le rap. Ceux qui agissent comme ça font du mal à tous les autres. Vous pouvez remplacer « le rap» par « les noirs », « les banlieusards », « les jeunes ». Ça marche aussi malheureusement.”

Je leur en veux déjà pour ces experts d’un soir qui balaieront, de leurs jugements, les records de ventes et de vues, les succès des tournées de festivals, les annonces d’albums de la rentrée, des autres rappeurs français. D’ailleurs, chacun y va de son commentaire sur la rixe, à l’exception des rappeurs. Le silence des dommages collatéraux décrit le malaise. Je leur en veux pour ces questions gênantes que journalistes et présentateurs poseront bientôt à ces artistes. Que pourront-ils répondre quand on leur demandera leur point de vue sur “l’affaire d’Orly” pendant cinq minutes sur les dix minutes d’interview qui leur étaient accordées pour présenter leur nouveau projet artistique ?

J’imagine déjà certains vicieux opposants utiliser le procédé du contre-exemple et suggérer qu’une telle bagarre n’aurait jamais pu avoir lieu entre Bénabar et Vianney, par exemple. Sous-entendu : cette altercation n’est pas si étonnante, puisque ce sont (et tant que ce sont) des rappeurs, issus d’une culture qui, selon eux, prône la violence.

Sans surprise, des sites appartenant à ce que l’on nomme non sans raison la “fachosphère” ont été les premiers à relayer l’information, et Gilbert Collard, député du Rassemblement National (le nouveau nom du Front National), l’un des premiers hommes politique à commenter l’affaire. “Violente bagarre entre rappeurs à l’aéroport d’Orly : la musique n’adoucit plus les moeurs…” a-t-il écrit, liant directement la violence des coups filmés au genre musical. Dans son “plus”, on devine le discours d’un “c’était mieux avant”, avant que le rap soit la musique en vogue. Ce ne sont pas Booba et Kaaris qui sont directement pointés du doigt. C’est la musique rap. Elle est accusée ici de ne pas “adoucir”, soit, d’être violente.

Je leur en veux pour cet immense cadeau offert aux détracteurs du genre musical. Ceux-là ne savent rien de la ferveur du public en concert, de l’esthétisme des clips rap ou de la richesse des textes étudiés des banlieues françaises à Harvard, mais ils savent tout, depuis hier soir, les yeux fixés sur le bandeau BFM TV, du comportement brutal de deux stars du rap. L’humoriste et acteur Michael Youn a interpellé les deux rappeurs via Twitter : “Booba et Kaaris… Et si vous utilisiez plutôt toute cette « belle » énergie pour… lire un livre?”

La question transpire la condescendance à l’égard des deux ex-collaborateurs. Il ne condamne pas seulement leur bagarre. En invitant les rappeurs à aller lire un livre, l’ex-présentateur du Morning Live les épingle pour leur manque de culture. La formule équivoque de Michael Youn rejoint un vieux mais persévérant cliché selon lequel “rappeur cultivé” serait un oxymore. Et sur Internet, nombreux internautes reprennent ce préjugé. Les rappeurs, mais aussi leurs auditeurs, sont indexés. “Heureusement que leur public ne dépasse pas les frontières des quartiers et des cités d’où ils sont sortis du caniveau ! Une très grande majorité de la jeunesse de France n’écoute pas cette diarrhée éructive et criarde” commente un utilisateur Facebook. “Deux attardés mentaux, stars pour les illettrés de cité avides de néant intellectuel et artistique” décrète un second. Dans certains commentaires qui ont échappé aux modérateurs, les stéréotypes sur le rap et les jeunes de banlieues côtoient le racisme. “Ou comment Marianne a perdu sa dignité” lâche un internaute.

Je leur en veux une dernière fois, au nom de “nous”, les fans de rap, parfois leurs fans. D’ailleurs, à quel moment pendant les quinze minutes de cette bagarre générale ont-ils pensé à eux ? À ceux qui avaient réservé leur place pour voir l’un ou l’autre hier soir en showcase ? Nous peinerons à trouver les bons arguments face à une coalition d’oncles au prochain repas de famille. Nous dirons à nos proches qu’il leur faut “dissocier l’œuvre de l’artiste”, mais comment convaincre des non-initiés de s’intéresser à la musique rap si ces images tournent en boucle dans leurs esprits ?

Pour tout cela, je suis triste et en colère.