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L’époque formidable où Sinik dominait le rap

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La carrière musicale de Sinik débute à la fin des années 1990. Malgré des premières apparitions réussies, il devra attendre la moitié des années 2000 pour rencontrer un succès national. Très productif, il sortira trois albums entre 2005 et 2007, les années phares de sa carrière. En 2006, son album Sang Froid, porté par le tube “Autodestruction” est certifié disque de platine. 

Cette année-là, les têtes d’affiche s’appellent Diam’s, Booba, Rohff, Seyfu et Keny Arkana. Les projets de Bouchées Double, Médine, Alpha 5.20 ainsi que celui de Dany Dan marqueront également 2006. La carrière de Sinik a quelques années lorsque son deuxième album lui permet d’atteindre une notoriété dans l’hexagone. Sa discographie est déjà riche de plusieurs projets : le Maxi Malsain, l’EP Artiste Triste ainsi que le street album En attendant l’album. Les puristes affirmeront qu’il n’a jamais aussi bien rimé que sur Malsain et Artiste Triste. Mais très souvent, être bon n’est pas synonyme de succès. Sinik restera sous les projecteurs entre 2005 et 2007, un laps de temps très court dans l’histoire du rap français. Retour sur le parcours fou et fulgurant du rappeur de l’Essonne.

91 Essonne mec

En guise d’amuse bouche, nous vous proposons l’écoute d’une pépite. À l’époque de la presse écrite, Groove proposait à ses lecteurs un CD qui accompagnait le magazine. En mars 1999, est présent sur ce disque un duo entre Sinik et Diam’s intitulé “Le Mic au pouvoir”. Cette archive est incroyable, les jeunes rappeurs du 91 sont authentiques et bruts de décoffrage. Avant Internet, poser sa voix sur ces disques était déjà une très belle réussite et permettait de se faire un nom auprès d’un public averti. Une véritable relation d’amitié liera Sinik et Diam’s pendant de longues années, ils se retrouveront sur le morceau classique “Le même sang” présent sur l’album La main sur le coeur.

Le département du 91 a pris son temps pour nous livrer ses grands rappeurs. Il est difficile de citer des artistes Hip-Hop étiquetés Essonne au début du début des années 1990. En 1997, le groupe Agression Verbale issu du 9.1. signe un contrat avec le label local et indépendant Nouvelle Donne Music. Ils sont les premiers à avoir une reconnaissance au delà des frontières du département avec le morceau “Illusions” en collaboration avec Driver. En 2000, le groupe Code 147, composé de Deeda et Taro G, sort l’album “Street Réalité”. Sur ce projet, nous retrouvons “L’impasse”, un featuring avec Diam’s et Disiz la Peste. Ces derniers seront les artistes phares labellisés 9.1. avec Sinik et dans une moindre mesure son ancien acolyte Grodash. Aujourd’hui, PNL et Niska ont pris le flambeau avec brio.

Le style S.I.N.I.K.

Le succès de Sinik s’explique par la proximité de ses paroles avec la vie de ses auditeurs. Il n’est pas un rappeur déconnecté. Le créateur du label Six O Nine fait partie d’une génération d’artistes marquée par les attentats du 11 septembre. Dans son album La Main sur le coeur, il évoquera l’effondrement des tours et ses conséquences, une version rap de “Manhattan-Kaboul” du duo Renaud et Axelle Red. Ses textes sont le reflet des événements qui ont bouleversé le monde et la France. Médine avait sorti en 2004 un excellent album sur le 11 septembre.

Sinik manie à la perfection la mise en scène des personnages présents dans ses morceaux. Il use de la première personne du singulier aussi bien lorsqu’il parle de lui mais aussi quand il se met dans la peau de ses protagonistes. Il joue avec le “je” pour conter ses textes. Le rappeur de l’Essonne raconte ce qu’il voit au quotidien, il est ancré dans la réalité du quartier, il parle de la drogue et de la violence sans déguisement ni retenue. Le thème de la pauvreté est très présent dans les lyrics du MC des Ulis.

Sang froid, le sommet de sa carrière

Sang froid est le deuxième album de Sinik, il est sorti dans les bacs le 3 avril 2006. Salué par la critique, ce disque se vendra à plus de 300.000 exemplaires. L’album s’ouvre avec une mélodie jouée par des instruments à cordes frottées, une ambiance que l’on retrouve dans “Le duc de Boulogne” de Booba sorti la même année. Ce morceau est original, il s’agit d’une conversation avec Fred Musa animateur de Skyrock où Sinik répond en rappant. Une interview où sont évoqués des sujets comme la comparaison avec Eminem, les réactions du quartier face à son succès, Diam’s, la prison qui serait son fond de commerce. Il termine en annonçant le contenu de son album qu’il considère au dessus du précédent. Cette introduction est parfaite, via cette simulation d’entretien à la radio, l’artiste répond à ses détracteurs efficacement et en musique. La question de l’Eminem français n’a malheureusement pas été évacuée en 2006. Les médias s’imaginent toujours le rap comme un mouvement noir, l’émergence d’un artiste Hip-Hop blanc le ramènerait nécessairement à Eminem. À qui pouvait-on comparer Lionel D, pionnier du rap français dans les années 1980, époque où Eminem était encore adolescent ? Récente victime de cette comparaison, Vald l’a également rejetée. Le Monde vient d’ailleurs de sortir un article avec ce titre: Dans la cabane de Lomepal, l’Eminem du 13e. 2018 bordel.

“Autodestruction” est le plus grand classique de la carrière de Sinik. En utilisant la première personne du singulier, le rappeur raconte la vie d’un immigré, maton, malade condamné, femme de ménage. Ce titre social porte un regard critique sur la société française. Un cas précis représente en réalité le quotidien de toutes les personnages dans la même situation. Deux lignes suffisent pour nous imaginer les visages de ces personnes, leur vie et leur tragique destin. Diam’s pose sa voix sur le refrain du morceau. Omniprésent sur les ondes et à la télévision, il s’agit d’une des chansons phares de l’année 2006.

Track suivante, un “Ghetto français” made in 9.1. intitulé “Sarkozik”. Il n’est d’ailleurs pas question de l’ancien Ministre de l’Intérieur sur le morceau. Sinik dresse un triste portrait de la France avant la présidence Sarkozy. Le morceau est construit avec des samples de classiques du mouvement et des scratches très old school. Le niveau de l’album ne baisse pas sur ces 3″34 produites par Tefa. Mention spéciale pour cette phrase si réelle: “Des enfants d’ouvriers qui taffent au chantier qui font l’amour sans amour et mangent des big macs aux chandelles”. Ensuite, dans “Descente aux enfers”, Sinik narre la chute d’un homme violent envers sa femme qui termine sa vie comme SDF. La fin du titre intensifie son réalisme. En effet un extrait d’un véritable journal télévisé annonce la mort d’un sans abris. Qui se soucie de l’histoire des gens qui dorment dans la rue ? Cet inconnu mérite-il notre compassion ? Il battait sa femme et crève quelques mois après dans la rue. L’artiste créé en nous un questionnement sur notre droit de nous apitoyer sur le sort de son anti-héros. Pas le temps de respirer qu’un autre morceau fort arrive dans nos oreilles. Tunisiano pose sur “Un monde meilleur”. Le duo aurait pu remplacer “meilleur” par “utopique” tant leur souhaits sont malheureusement irréalisables  Ils rendent hommage à Tupac et son morceau “Hail Mary” dans le refrain mais pour un résultat peu convaincant. Préférence pour la version de Alpha Wann sur “National Syli”.

Figure de style très présente dans le rap, la personnification est utilisée sur le titre “Mon pire ennemi’ pour parler de la drogue. Par exemple, dans “Rap musique que j’aime”, Zoxea parle du rap comme d’une femme. L’emblématique morceau Kery James, “Nuage de fumée” restera à jamais la référence sur le sujet de la drogue, la voix du MC du 94 apparaît à la fin du morceau. En utilisant la troisième personne du singulier, Sinik réussi à nous faire douter sur son sujet pendant de longues secondes. Il parle du shit péjorativement, il l’insulte de “fils de pute” et de “meurtrier”, dénonce ses effets sur la mémoire. Un morceau de prévention sur les méfaits de la drogue sur lui et dans les quartiers.

Des voix féminines accompagnaient fréquemment les rappeurs sur les refrains avant l’émergence de l’autotune. Le titre “Ne dis jamais” est un hymne à la persévérance. Vitaa chante sur le morceau au coté de Sinik. Ce son est l’un des tubes de l’album. Il fera parti des titres avec un clip, il sera aussi très présent sur les ondes. Kayna Samet fredonne sur le titre “Rien n’a changé”, le rappeur y refuse la vie qui s’ouvre à lui suite de sa réussite dans le rap. Celle qui partagera sa vie pendant plusieurs années l’accompagnera également sur “De tout là-haut” morceau fort qui ouvre l’album suivant.

Après la chanson très biographique “Une époque formidable” présente sur son album précédent, Sinik réitère l’introspection dans “Précieuse”. Un récit personnel mais qui touche chaque banlieusard qui veut réussir pour sa mère. La déclaration est belle, mais n’est pas du niveau de “Mama Lova” d’Oxmo Puccino ou “Si loin de toi” de Pit Baccardi.

“La cité des anges” est une pièce maîtresse de l’album. Il s’ouvre avec une conversation entre Sinik et un enfant malade. Le rappeur s’est engagé pour cette cause. Il raconte une visite à l’hôpital parisien pour les enfants Robert Debré. Le morceau est aussi dur que la réalité qu’il décrit. Booba s’en servira lors du clash qui l’opposera au rappeur des Ulis avec la punchline: “Ton meilleur clip, c’est celui à l’hôpital: l’endroit te va si bien”. Regrettable.

Sinik reprend “That’s my People” du Suprême NTM en collaboration avec la légende Bruno Lopes. Le morceau peut être considéré comme la suite du chef d’oeuvre de 1998. Le 22 avril 2005 , Sinik était monté la scène du Zénith de Paris avec Kery James pour accompagner Kool Shen sur ce titre. De ce live merveilleux découlera ce duo intitulé “Si proches des miens”, un “That’s my people II” quelques années après l’original.

L’album Sang froid a marqué l’histoire du rap français par la qualité de ses textes, la présence de featuring impressionnants et son ancrage dans son temps. La carrière de Sinik ne peut se résumer à trois albums, elle est divisible en trois périodes. Entre 1996 et 2004, entre les projets avec son groupe l’Amalgame puis avec Ul’ Team Atom et les premiers disques en solo. De 2005 à 2007, la réussite indéniable de ses opus le porte au sommet du rap français. Entre 2007 et aujourd’hui, avec des sorties plus poussives, une longue pause dans sa carrière et son retour récent.  Les projets qui succéderont à Sang Froid n’auront pas l’impact de leurs aînés. L’album Le toit du monde présent dans les bacs dès 2007 sera porté par l’improbable duo avec James Blunt. Des quatorze morceaux du projet, six clips verront le jour. L’album n’est pas raté mais il annonce comme une fin de carrière. En 2017, il sort le projet DRONE composé de six titres dont une collaboration avec Seth Gueko. Nous le retrouverons également dans le Cercle présenté par Fianso. Le rappeur de 37 ans fait alors figure d’ancien mais prouve qu’il n’a pas perdu de son talent d’improvisation. L’assassin a débuté une tournée dans toute la France avant de s’envoler pour quelques dates au Canada. Nous sommes nostalgiques du temps où il assassinait le rap français.

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