Employée à tort et à travers, la punchline est devenue indéfinissable par sa surabondance. Le terme varie ainsi en fonction du contexte et de l’évolution du rap.

Littéralement, on définit la punchline comme une “phrase coup de poing”. Derrière cette traduction se cache ainsi une citation de rap ou de film percutante dont le but est de marquer l’auditeur. Chaque classique est lié à une punchline, qu’on soit dans l’univers cinématographique ou musicale. Quand je vous dis “Hasta la vista, baby“, il vous vient obligatoirement l’image d’un Terminator esquinté, le flingue à la main. Pour un amateur de rap, impossible de ne pas penser à Booba lorsque l’on fredonne “Comment ne pas être un pitbull quand la vie est une chienne ?“. Cependant, aujourd’hui, on arrive à une réelle overdose de punchlines qui rend le terme indéfinissable. C’est pourtant le sujet de la chronique, qui va chercher à décortiquer l’expression et redessiner les frontières d’une vraie punchline.

Le paradoxe du beau et du bon texte

Quand on pense punchline, l’idée veut que l’on parle d’une phrase dite “sale”, qui va faire ressortir l’égo-trip et s’attaquer à un adversaire, même fictif. Ce sont les clashs, essences même du rap qui ont popularisé cette idée. En somme, dans les clashs, le but est d’humilier votre adversaire tout en vous valorisant vous-même. C’est un art complexe qui nécessite une écriture particulièrement aboutie : un bon rappeur est un bon clasheur. Cependant, la punchline ne se résume pas à ça : sa définition veut que la phrase “touche” l’auditeur, quelle que soit le sens du terme. C’est pour ça que des phrases plus mélancoliques, plus nostalgiques sont considérées comme des punchlines.

Pourtant, autour de cette définition vague s’est construit un paradoxe entre le beau texte et le bon texte. C’est ici qu’on touche une explication beaucoup plus technique liée à l’écriture. Ainsi, un beau texte n’est pas forcément un bon texte, et vice et versa. En outre, la qualité d’un texte sans insulte et nostalgique n’est pas forcément supérieur à un texte sale et égo-trip. Dire “Maman je t’aime” dans un morceau, certes, c’est beau, mais à quel moment  il s’agit là d’un texte travaillé ? On sous-estime souvent le travail lyrical des textes d’égo-trip qui, pourtant, ont parfois le mérite d’allier le flow et la construction, soit le fond et la forme. En fait, les textes dits “conscients” sont mieux écrits globalement mais admettent beaucoup moins de punchlines puisque chaque phase est noyée dans un thème prédéfini. Par exemple, la “Lettre à la République” de Kery James est écrite à la perfection sans punchline véritable puisque le morceau forme un tout. À l’inverse, la plupart des musiques de rap ont des thèmes plus évasifs où s’enchainent un texte plus ou moins cohérent : la trap, l’égo-trip etc. C’est alors dans ce genre de texte qu’émergent la plupart des punchlines puisqu’il est plus facile de faire ressortir une seule et même phrase. Dans le cas des musiques à thème (pour la majorité consciente), le vers sera sorti de son contexte et donc impossible à comprendre sans l’intégralité du morceau.

Savoir emmener une punchline

Le thème n’est pas la seule raison qui peut contraindre une punchline. Il y a l’art d’écrire une punchline, et l’art d’emmener une punchline. Si la première condition peut s’avérer difficile, la seconde l’est tout autant. On expliquait plus haut qu’une phase pouvait être noyée dans un contexte, mais on évoquait jusque là que le thème. En fait, le contexte peut être beaucoup plus large.

D’abord, il y a la qualité du morceau, indéniablement. Si le track est nul, il sera difficile d’en faire ressortir une punchline, aussi bonne qu’elle soit. Mais étrangement, cette règle peut s’appliquer dans l’autre sens : si le texte d’un morceau est vraiment d’un très haut niveau, les punchlines vont se supplanter entre elles jusqu’à se faire oublier. C’est le cas par exemple pour les textes de Nekfeu, tellement travaillés de manière homogène que les phases importantes sont englués dans la masse. Enfin, le contexte d’une punchline peut aussi être le titre du track : on évoquait plus haut “Pitbull” de Booba qui se construit autour d’une gimmick. De manière générale, Booba est un adepte de ce style là : “Pigeons”, “3G”, “4G”, “Numéro 10”, toutes ont une punchline puissante tirée du titre.

La rap se mue en musique urbaine

Cependant,  plus les années passent, plus la forme vient écraser le fond d’un morceau. La qualité du texte est remplacée par les mélodies, le flow et les vraies “phrases coup de poing” perdent de leur valeur. On recycle des expressions jusqu’à l’overdose : chaque rappeur a déjà fait un jeu de mot avec “Le savoir est une arme” par exemple. C’est ainsi que la punchline est devenue peu à peu une simple phrase d’un texte. Quand on parle punchline, c’est pour évoquer une simple phase ou un vers. Mais n’oublions pas : la punchline c’est cette phrase qui vient délicatement vous faire plisser les yeux à la fin de la rime par sa puissance et sa construction.